Cassolmer

I.DESCRIPTION GÉNÉRALE DE CASSOLMER

Capitale : Cassel, le bourg aux falaises

Dirigeant.e : Le duc Yarin Gwenfrynn et le Symposium des Forts

Devise historique : “Forts et fiers”

Inspirations : Populisme, cartels oligarchiques, ruralité

Gentilé : Cassolmerois / Cassolmeroise


Cassolmer se tient sur les rives orientales du continent, balayé par les vents de la Vaste-Mer. Contrairement à Salvamer qui profite du havre de paix qu’est la lagune d’Émeraude, Cassolmer ne bénéficie guère d’une situation géographique appréciable ou même de richesses marines. Son économie est essentiellement articulée autour de deux secteurs bien distincts. Alors que sur les bords de la Vaste-Mer, là où s’élève la ville de Cassel et les îles d’Elfeand, l’activité principale réside dans les pêcheries, à l’intérieur du continent le territoire est divisé en une multitude de petits lopins de terre faiblement exploités par d’anciennes familles. Ces dernières, peu supervisées par les comtes et barons, finissent parfois par s’organiser en communautés se spécialisant dans des professions précises.

L’exemple parfait de ces « clans » de travail est le hameau de Cellryn, situé à proximité de la citadelle de Casteval. Depuis aussi loin que l’esprit humain peut se le rappeler, la famille de Cellryn -dont le village hérita du nom- exploite les mines de cuivre du Val-Follet. Alors que les Torrense subissaient la punition du Céleste pour leurs fourberies, les mineurs Cellryn s’enfonçaient dans les entrailles du mont Korrian pour en extraire le précieux minerai. Peu à peu, des travailleurs de tout Cassolmer se joignirent à eux afin de grossir les rangs de la communauté minière. Aujourd’hui, Cellryn jouit d’une excellente réputation auprès des forgerons célésiens.

Cassel, principale agglomération du duché, a connu une croissance fulgurante depuis la fin de la Guerre de l’Avènement. Sous l’effet de la migration des habitants les plus pauvres des campagnes et des investissements des cartels marchands locaux, elle a vu sa population tripler en quelques décennies à peine. Cette expansion marquée a apporté avec elle son lot de problèmes, mais les castes dirigeantes de la ville, au nom de la fierté cassolmeroise, n’ont eu de cesse de l’encourager. Cependant, une certaine beauté naturelle se dégage toujours des falaises naturelles à proximité de la cité et la juchant bien au-dessus de la Vaste-Mer. Pour le marin averti, une expédition le long de ces remparts de roc permet de découvrir une multitude d’alcôves et de grottes autrefois occupées par les redoutables Contrebandiers des Écores. Pendant plusieurs années, sous le règne du Monarque et de la Reine Adrianna, ces réseaux de cavernes furent libérés des malfaiteurs qui y pullulaient grâce aux puissants régiments royaux. La paix de ces tunnels semble toutefois être aujourd’hui compromise avec l’éclatement du royaume d’Ébène.

Les cinq dernières décennies meurtrirent profondément les paysages cassolmerois. Historiquement, la région fut considérée comme l’ombre de Salvamer. Plus défavorisée, rurale et démilitarisée, elle faisait figure d’enfant pauvre de l’est du royaume. Devant le mépris récurrent de la haute-noblesse ébènoise à leur endroit, les Cassolmerois se soulevèrent donc en l’an 316 et affirmèrent haut et fort leur désir d’émancipation. Que ce soit par le biais du martyr Jonas Tyssère, de la princesse rebelle Isabelle Delorme ou des controversés Désirants, le peuple de ce palatinat devint le fer-de-lance des intérêts des gueux luttant contre les élites oppressantes. Malheureusement, l’espoir et la fierté ne peuvent que rarement rivaliser avec l’argent et les armées entraînées. De la Guerre des deux Couronnes à la Guerre de l’Avènement, les armées populaires furent systématiquement écrasées, que ce soit par les légions étrangères ou les troupes des aristocrates de Cassolmer.

Les conséquences des guerres incessantes, des défaites sanglantes et des batailles fratricides se manifestèrent au milieu du quatrième siècle de l’ère royale. Aux quatre coins de l’ancien palatinat, des cohortes de brigands, de coupe-gorges et de pirates envahirent les campagnes, les villes et les mers. Devant la mort de leurs pairs, ceux et celles qui aspiraient à améliorer leur sort quelques années plus tôt abandonnèrent leurs fragiles espoirs en un monde meilleur et se replièrent sur leurs propres intérêts personnels. Graduellement, il devint risqué pour les caravanes de s’aventurer sur les routes sans escorte armée. À Cassel, sillonner les rues une fois la nuit tombée devint une invitation à l’extorsion. Forts et fiers, les Cassolmerois adoptèrent les moyens -légaux ou non- à leur disposition pour survivre.

Le portrait général de Cassolmer peut sembler fort pessimiste au premier regard. Or, si ce duché ne représente qu’un faible intérêt pour plusieurs, son peuple, résultat des unions entre les Mérillons et les Enfants d’Arianne, mérite d’être côtoyé. L’économie sélective et, parfois, médiocre du palatinat n’est pas que la conséquence de l’âpreté du climat, mais aussi d’un choix légitime des Cassolmerois. Effectivement, malgré le fait que les pêcheries de Cassel soient essentielles à la survie alimentaire des peuples d’Ébène et que les productions diverses du territoire auraient un fort potentiel commercial, Cassolmer n’a jamais souhaité saisir cette perche de croissance. Comme le dit le dicton, “certaines gemmes ont plus de valeurs brutes que travaillées”. Ce que plusieurs étrangers prennent chez les Cassolmerois pour de la paresse et un manque d’ambition pourrait plutôt être défini comme un esprit tourné principalement vers les affaires du quotidien. Pourquoi chercher le bonheur dans une lointaine fortune alors qu’il est à quelques coups de rame lors d’un jour de pêche au large? Cependant, depuis quelques années, sous l’impulsion des producteurs de pavot et d’opium des campagnes de Caderyn, un afflux de ducats semble inonder les marchés cassolmerois. Le Pacte d’Agisborough, puissante coopérative coordonnant le monopole du pavot sur le continent, multiplie les investissements partout dans le duché et va jusqu’à dicter au Symposium des Forts sa marche à suivre. Ce sont ses investissements qui permirent en 382 aux autorités cassolmeroises de déclarer unilatéralement leur séparation de la Couronne d’Yr et d’officialiser le statut de duché indépendant de Cassolmer

Les habitants de Cassolmer sont reconnus pour leur férocité au combat. S’ils ne demandent rien à personne, ils s’attendent à ce qu’on les laisse en paix. Malheur à celui qui insultera ou attaquera l’un d’eux. En privé, il exigera surement réparation, fort probablement par l’entremise d’une violente bastonnade. Si l’offense est publique, le peuple n’hésitera guère à défendre son honneur et ses terres. Certes, les mineurs, paysans et forgerons ne sont pas les escrimeurs les plus habiles, mais leur fureur et leur détermination compensent amplement cette lacune.

Sur le plan vestimentaire, tuniques et capes aux couleurs terreuses et ternes sont de rigueur. C’est par le biais de leurs armoiries que les familles -et même les individus- se distinguent. Fuyant les artifices inutiles, les Cassolmerois se font une fierté d’arborer leurs habits de travail et d’afficher leur appartenance à leur famille ou communauté.

II. COMTÉ DE CASSEL

Des siècles durant, Cassel fut le siège du pouvoir en Cassolmer alors que les seigneurs-palatins de la famille Gwenfrynn y dirigeaient les affaires du palatinat. Cependant, depuis 323, sous le règne d’Hulwyn Gwenfrynn, la cité ne fit que perdre de son influence. Aujourd’hui, elle est caractérisée par une pauvreté crasse et des commerces illicites omniprésents. Dans ses quartiers mal famés, des bandes criminelles font la loi, renforçant leur maîtrise des ruelles d’une proximité avec le pouvoir de la ville, tandis que les quelques secteurs mieux nantis les intérêts d’une poignée de richissimes propriétaires terriens cassolmerois font la loi.

Aujourd’hui, c’est le duc Yarin Gwenfrynn qui règne sur Cassel au sein du Symposium des Forts. Vulgaire reflet de ce qu’elle était autrefois, cette assemblée est gangrénée par les conseillers personnels de Gwenfrynn, lui-même simple pantin des forces de la rue de la ville et des grands propriétaires.

-Géographie-

Ville portuaire, Cassel est le site d’où partent toutes les expéditions maritimes cassolmeroises, légales ou non. Son port stratégiquement positionné, malgré la criminalité rampante qui y sévit, attire de nombreux capitaines de navires marchands estimant leurs cargaisons “inadéquates” pour les marchés de Salvar ou de Trenquiavelli. Ainsi, on retrouvera fréquemment dans les entrepôts des marchandises étrangement similaires à celles transportées par un honnête négociant disparu en mer quelques jours plus tôt. L’industrie du recel, florissante dans la cité, n’est même plus un tabou pour les citadins qui en discutent ouvertement et en tirent même une certaine fierté. En raison du désintérêt flagrant du Symposium des Forts et de la famille Gwenfrynn pour la mise en place d’un filet social digne de ce nom, peu d’habitants de la cité ont accès à une éducation minimale. Pour les enfants et les jeunes adultes, l’enrôlement en tant que matelots ou l’apprentissage d’un métier auprès d’un artisan pour une pitance de misère sont les seuls choix disponibles. Néanmoins, certains mécènes ébènois tentent sporadiquement leur chance dans la capitale cassolmeroise afin d’améliorer le sort des nécessiteux. Tel est le cas d’Avaan Raï qui, à l’hiver 380, fonda dans le bas-quartier de Rusteboeuf une école calquée sur le modèle public felbourgeois. Quelques saisons plus tard, divers bâtiments spécialisés et annexes venaient compléter l’offre de cette institution : comptoir des Pharmacies de Sabran, école de navigation et caserne, le tout ceint d’un modeste mur isolant le “Comptoir fortifié de Rusteboeuf” du chaos cassolmerois ambiant. Son directeur, Ronaldo Diagaspary, veille toujours au maintien de ses activités malgré les taxes aberrantes dont il est victime.

Très peu de “pirates” résident en permanence à Cassel, ceux-ci se contentant de s’y arrêter en fonction de leurs besoins. Même si leur présence est connue de tous, les forces de l’ordre souhaitent donner l’impression aux voyageurs et marchands étrangers qu’ils sont minimalement en sécurité sur leurs terres. Jusqu’au quatrième siècle, c’était plutôt dans les cavernes des Écores, sur les flancs des falaises donnant sur la Vaste-Mer, que se rassemblaient les criminels des mers. Effectivement, pendant près de deux siècles, les Marchands libres des Écores gagnèrent lentement en importance et en moyens. Chaque semaine de chaque saison, au moins une caravelle amarrait dans l’un des havres clandestins des falaises de Cassolmer pour y débarquer de précieuses cargaisons en provenance d’Ardaros, du Vinderrhin ou du Silud. Chaque mois, de nouveaux récits de batailles maritimes entre des combattants des Écores et des voyageurs des Mérillons étaient chantés dans les tavernes de Cassel. Cependant, avec l’essor de l’Ordre, une organisation terroriste fanatique de justice, et de la Marine des Mérillons, le pouvoir des Écores diminua considérablement. À la fin de la Guerre de l’Avènement, le passage des régiments royaux dans la région acheva de démanteler les réseaux criminels des cavernes. Pendant longtemps, celles-ci furent essentiellement fréquentées par des chercheurs de trésors et des artistes en quête d’inspiration, les marins évitant soigneusement les lieux de peur d’être associés aux anciens contrebandiers. Le Phare du Venteux, situé sur la pointe du même nom au nord de Cassel, veillait à tenir ces navires loin des traîtres récifs. Or, en l’an 380, un meurtrier terrifiant et hérétique du nom de Cyril-Eugène Balthazar ramena l’attention sur ces grottes. Usurpant l’identité de la célèbre Veuve rouge, une capitaine pirate légendaire, il attira dans les tunnels des dizaines de larrons et les utilisa comme chair à canon lors de son ultime rituel sanglant. Balthazar fut bel et bien arrêté au prix de nombre de vies, mais, dans l’esprit des fourbes du palatinat, les Écores étaient désormais accessibles. Ainsi, en moins de deux ans, des cartels en firent de nouveau domaine et réduisirent à néant des décennies de lutte à la criminalité dans la région.

Surplombant les campagnes environnantes, les fortifications de pierres de Cassel -parmi les rares dans la province- agissent comme rempart protégeant les faubourgs environnants. Des routes bien développées et entretenues mènent vers l’ouest et le nord du duché, mais le sud est plutôt mal desservi. Effectivement, de nombreux projets de construction de routes menant vers le sud de Cassolmer furent entamés entre 325 et 330, mais ils furent tous abandonnés, laissant quelques tronçons fantômes peu ou pas entretenus. De toutes manières, les brigands pullulent dans la région et les patrouilles n’assurent qu’une faible surveillance, rendant les routes difficilement praticables pour les honnêtes voyageurs. Ce n’est pas un hasard si de nombreux marchands de Peyguevan, pourtant voisins de Cassel, optent pour le transport maritime plutôt que terrestre.

À l’est de Cassel se trouve enfin l’île aux Naufrages (à l’ouest) et l’île aux Noyés (à l’est). Lugubres héritages des innombrables naufrages de navires dans ce secteur de la Vaste-Mer, ces bouts de terre sont entièrement désertées. Seuls quelques navigateurs et pêcheurs s’y arrêtent à l’été afin de se reposer loin des vices du port de Cassel. Le reste de l’année, les vents violents et les vagues destructrices qui balaient les plaines et les rivages rocailleux rendent toute résidence permanente inconcevable. Néanmoins, il n’est pas rare de voir sillonner sur les berges, à la marée basse, des chercheurs à la recherche d’épaves oubliées aux cales encore intactes.

-Histoire-

La capitale cassolmeroise fut longtemps épargnée des coups d’éclat et des mouvements militaires sévissant partout en Ébène. Sous le règne modeste de la famille Gwenfrynn, le palatinat ne fit jamais de remous dans le pays, ne lui offrant qu’une seule princesse, Viana dite l’Incertaine en 254. La lignée Gwenfrynn était en place depuis bien avant l’émergence du Sang’Noir. On sait que leurs prédécesseurs étaient les Fryngan de Cassel. Toutefois, pour une raison inconnue, une passation des pouvoirs se produisit lors de cette période sombre et permit aux Gwenfrynn d’élever leur statut et d’éventuellement guider leur population au travers de la Longue Année. Chaque famille et clan de travail détient sa propre version des faits, récit partagé allègrement à tous les étrangers rencontrés par ailleurs. Du coup d’État à la provocation en duel, toutes les explications sont bonnes pour justifier cet événement. Tout ce que l’on peut certifier, c’est que les Gwenfrynn ont participé au couronnement du Roi-Prophète et au Premier Sacre d’Ébène, confirmant de ce fait leur statut de palatins pour les siècles à venir.

Cependant, tout ceci changea en 316 lors du déclenchement de la Guerre des deux Couronnes, alors que la félonne Isabelle Delorme, épouse du prince Élémas IV, et ses supporteurs populistes y trouvèrent refuge afin de diriger les combats contre les traditionalistes de la Couronne. À la fin de la guerre, c’est à Cassel que la princesse fut livrée au camp ennemi sans effusion de sang et que ses armées capitulèrent. Contrairement à bien d’autres villes du royaume, la cité ne subit aucun dommage et retrouva son calme habituel pour quelques années. Malgré la défaite aux mains des traditionalistes, Cassolmer s’obstina à maintenir les acquis du peuple en ses terres. Ainsi, la famille Gwenfrynn accepta de collaborer étroitement avec le nouveau Symposium des Forts, première assemblée des barons, comtes et représentants des clans cassolmerois. Plus encore, elle en vint même à dépendre d’elle, ne devenant qu’une branche exécutive de ce conseil élargi votant les lois.

En 322, le Symposium des Forts de Cassolmer fit toutefois face à un mur. Ses membres, incapables de s’entendre sur l’orientation à prendre pour le palatinat -petite noblesse éclairée ou pouvoir au peuple?, se résignèrent à voir la province tomber en guerre fratricide. Entre les chevaliers de Tarves et les miliciens des Hirondelles, des affrontements sanglants d’une violence extrême embrasèrent les landes. Au terme de ceux-ci, les partisans de la noblesse, dépassés en nombre, durent accepter de nommer leur ennemi juré, Archibald Francs-Récifs des Hirondelles, comte-protecteur de Cassolmer.

Dès ce moment, le comte des Mille-Barons, André Chevignard, prit conscience qu’il ne pourrait jamais faire accepter au peuple la sagesse d’une noblesse éclairée. Le jour des Floraisons 323 à Cassel survint alors l’événement qui allait changer la destinée du palatinat : dans une pluie de pétales et de chants festifs, Maureen Gwenfrynn et sa famille furent assassinés. Initialement, on accusa l’Ordre des Hirondelles, mais les soupçons se tournèrent rapidement vers son frère Hulwyn, lui-même appuyé par Chevignard. Le lendemain, Hulwyn, successeur au trône cassolmerois, prenait la place de sa soeur, conseillé par André. Abandonnant le contrôle des campagnes à la paysannerie, Chevignard et la petite noblesse de Caderyn se replièrent en Cassel. C’est à partir de là que les nobles devaient mener leur ultime projet.

En 324, la peste sanglante, faisant déjà des ravages dans le reste du royaume, apparut massivement à Cassolmer. Dans les campagnes à l’extérieur de Cassel, alors scellée, l’épidémie s’avéra être d’une virulence extrême. Plus que partout ailleurs dans le pays, les morts se comptèrent par milliers tandis que la congrégation de la Compagnie hospitalière échouait à établir un réseau de soins adéquats. Éventuellement, une rumeur commença à circuler : et si quelqu’un finançait cette peste? Après tout, Cassel était épargnée par le mal. Rapidement, les enquêtes confirmèrent cette théorie, plusieurs individus sains tombant mystérieusement malades dans des lieux pourtant sécuritaires quelques jours plus tôt. Néanmoins, les choses en restèrent là.

En 334, vivant entre Cassel et Tarves et incapable de vaincre ses adversaires, Chevignard commit l’impensable. S’alliant avec le Duché des Crânes au nord, il laissa se faire massacrer ses compatriotes en Findest aux mains des Sarrens. Cette déclaration acheva de scinder le palatinat en deux ; les derniers conciliateurs étaient morts. Lors des jours qui suivirent, des centaines de citadins de toutes les classes sociales quittèrent Cassel afin d’éviter le courroux du Céleste en se rapprochant des adorateurs des Ombres. Nul ne souhaitant retomber dans une guerre civile meurtrière, personne ne prit les armes afin de renverser cette décision. Cependant, un matin du mois de décembre, on retrouva le corps inanimé d’André Chevignard dans ses appartements personnels ; incapable de porter le poids de ses dernières actions, l’homme s’était enlevé la vie pendant la nuit. Plus tard, on suggérera que c’était lui qui, voyant en la maladie une purge céleste, avait propagé la peste sanglante afin d’éliminer les ennemis de la lumière. Jamais il n’avait abandonné sa vision d’une noblesse éclairée aidant le peuple, même s’il s’était égaré dans ses méthodes au cours du chemin.

La mort de Chevignard laissa le seigneur de Cassel Hulwyn Gwenfrynn à lui-même. Étonnamment, on réalisa alors que son défunt conseiller était peut-être ce qui l’empêchait de commettre des actes encore plus insensés. Doté d’une incapacité chronique à prendre des décisions par lui-même, l’homme se pliait quotidiennement aux suggestions des courtisans occupant la pièce sur le moment. Avec le décès de Chevignard et les assassinats massifs dans la petite noblesse de Caderyn, une nouvelle cour, comblée de gens aux intentions moins nobles, s’organisa autour du seigneur vieillissant. Ce ne furent plus les idéaux -traditionalistes ou réformistes- qui guidèrent les actions du palais de Cassel, mais les intérêts personnels des proches conseillers du pouvoir.

Encouragé par l’inaction des puissants, le crime s’organisa dans la cité. Dès la fin de la Guerre de l’Avènement, après l’exode des plus pieux et vertueux citadins, la ville tomba sous la coupe des bandes de malfrats. Dans les différents quartiers, des cabales de criminels de bas-étages en vinrent à délimiter leurs territoires respectifs afin de tirer profit des activités du port de Cassel. Au fil des décennies, un commerce clandestin s’organisa avec le Duché des Crânes et la Lance d’Ardar, enrichissant massivement quelques chefs de bande au détriment des malheureux habitants ne pouvant se permettre de quitter leur misérable chaumière. Certes, des purges survinrent de temps à autres dans les établissements mal famés, mais celles-ci ne furent souvent que des coups d’éclat organisés par le pouvoir en place pour mettre fin à des guerres intestines dangereuses. Cassel vit dans un état de chaos perpétuel, ce qui lui offrir ironiquement une forme de stabilité.

Aujourd’hui, c’est Yarin Gwenfrynn, fils de Hulwynn, qui règne sur Cassel et les environs en tant que duc. Du Symposium des Forts d’antan, il ne reste qu’un simulacre d’assemblée limitée à la cité elle-même et boudée des autres Cassolmerois. Autour de Yarin, aussi influençable et indécis que son père, une cour composée de truands et de nobles autoproclamés font la loi. Ces courtisans, oligarques du vice et de la corruption, constituent désormais l’essence du Symposium des Forts, rendant les réunions de cette noble assemblée similaires à des pièces de théâtre absurde. Ceux-ci tendent continuellement la main aux représentants du reste de la province, mais personne n’est dupe : aller négocier des affaires politiques à Cassel revient à s’exposer à l’humiliation ou à un assassinat au fond d’une ruelle. Toutefois, depuis 381, avec la chute de la Banque libre d’Ébène et la croissance du monopole de culture de pavot dans le comté de Caderyn, le Symposium des Forts semble de plus en plus à l’écoute des doléances des intérêts d’Agisborough. Le riche conglomérat de propriétaires terriens et de producteurs d’opium sait financer judicieusement les projets des représentants du Symposium des Forts et se maintenir dans leurs bonnes grâces. Pour l’élite cassolmeroise, l’avenir du duché coïncide avec les intérêts d’Agisborough.

III.COMTÉ DE PEYGUEVAN

Possession du Duché des Crânes pendant plus de soixante ans, la Dépendance coloniale de Peyguevan était autrefois l’une des vaches à lait de la province. En 382, la Ligue des Mérillons, assistée de sympathisants cassolmerois, la libéra dans le cadre de sa guerre contre les Crânes et la revendit au Symposium des Forts en échange d’un lourd tribut. Depuis, Peyguevan et ses environs, désormais qualifiés de “Comté de Peyguevan”, sont de nouveau parties intégrantes du palatinat de Cassolmer.

Située au bord de la Baie des Crânes, la bourgade servant de haut lieu du comté est devenue au fil du temps et des investissements une ville florissante. Toujours près de la colline fournissant la drogue connue sous le nom de “miel de médérice”, la récolte du précieux produit unique en Ébène fait les choux gras des locaux. Plus généralement, le comté s’étend jusqu’aux hameaux de Bois-Blanc et de Chêne Blanc, au sud, à la limite des terres de l’Académie militaire populaire en Findest. En respect des anciennes lignées de la région, le Symposium des Forts a placé sa confiance en Meredith Alwyrth, descendante de la noble famille Alwyrth. Peu qualifiée à la tâche et plutôt naïve, la jeune femme est selon certains un simple pantin des négociants de miel de médérice.

-Géographie-

Situé au nord-ouest de Cassel, l’ancien comté d’Alwyrth était traditionnellement constitué de quelques baronnies cassolmeroises. Toutefois, en 321, la comtesse des Émeraudes salvameroises Carolyn Lucini du Duché des Crânes énonça sa volonté claire de placer sous son joug l’entièreté des terres jouxtant la Baie des Crânes. Peu après, le territoire passait à Salvamer pour finalement se détacher en 323 et devenir une Dépendance coloniale pendant plus d’un demi-siècle. Ce n’est qu’en 382 qu’elle revint entre les mains de Cassolmer pour redevenir un comté purement cassolmerois. Recouverte en majeure partie du Fier-Bois à l’est qui servit grandement à soutenir le développement de la ville qu’est devenue Peyguevan, le comté abrite l’une des collines les plus abruptes de l’est du pays, la Colline-aux-fleurs.

Sur cette colline esseulée, près de la rive de la Baie des Crânes et dans le nord du Fier-bois, se tient plusieurs colonies d’abeilles d’une espèce bien particulière. Cette race d’abeilles unique ne butine que la fleur que l’on nomme “Médérice”. Fleur délicate aux pétales noirs, elle est unique et indigène à cette colline. Pour une raison que l’on ignore, cette dernière, utilisée par les apothicaires et les alchimistes de tous temps, est aussi le seul moyen de subsistance de cet insecte qui en tire son miel. Poussant sous le couvert de la forêt, la médérice est unique en son genre comme en témoigne sa couleur aussi sombre que l’ébène.

Sur le flanc de cette même colline se tient une massive falaise de roc. Au sommet de celle-ci, des alcôves abritent ces immenses ruches qui fournissent à la communauté locale ce miel d’une qualité incroyable, mais aussi, dit-on, aux fonctions curatives nombreuses. On dit que d’en consommer garantit une longue vie paisible et que d’en abuser résulterait en une vie de tourments et de cauchemars, bien que ce ne soit probablement qu’une rumeur propagée par les commères du coin. Chose sûre, le miel de médérice est devenu au fil du temps l’un des ingrédients privilégiés des alchimistes ébènois. On attribue publiquement la pratique de fumer ce miel aux gens rejetés du village de Peyguevan de l’époque; druides, alchimistes et sorcières s’approprieraient souvent cette fleur et le miel de ces abeilles pour leurs travaux. Les locaux ont développé une véritable expertise pour la récolte du nectar dans les hauteurs de la falaise. De la corde bien solide et un mécanisme élaboré permettent à plusieurs jeunes audacieux d’aller le récupérer en relative sécurité. Celle-ci est, pour la plupart de sa production, consommée comme du miel normal. Toutefois, une fois raffinée et travaillée, celle-ci prend une forme prisée des consommateurs d’Ébène. Gommante, noire comme le jais et à l’odeur mélangeant la fleur et le miel, cette drogue procure un bien-être immédiat à la personne qui la fume en plus de soulager les maux de tête et de procurer un effet relaxant. Pouvant être roulée en boule et coupé facilement, il est plus consistant que le miel habituel ; on peut le manipuler avec ses mains sans problème. Son commerce fut popularisé par la flotte commerciale de la Pieuvre Rouge du Duché des Crânes installée à Cornilles-sur-les-Crânes et au port marchand d’Ocrebutte. Aujourd’hui, le miel de médérice est considéré comme une drogue par les autorités célésiennes, bien que davantage accepté dans les moeurs que l’opium ou la fleur-de-jade.

Le miel de médérice peut aussi jouer un rôle important dans le cadre de la production de certains remèdes. Ce sont ces propriétés particulières qui causèrent l’émoi en 379 lorsque débarquèrent les collecteurs royaux venant, au nom de la Couronne, saisir les réserves du précieux produit à la suite d’une pénurie dans la Cité d’Yr. Cet événement suscita de vives tensions entre les producteurs de Peyguevan, incapables de respecter leurs engagements envers leur clientèle première, et la Couronne. Ce n’est que grâce à l’intervention d’Épiphanie Azarov, alchimiste corrésienne de la cour d’Yr et mécène académique de Peyguevan, que les tensions purent être apaisées.

En raison de l’accroissement de l’importance stratégique de la communauté de Peyguevan, le sud du comté a perdu en influence au cours des cinquante dernières années. Les hameaux de Bois-Blanc et de Chêne Blanc, tous les deux articulés autour de l’exploitation forestière et de l’élevage, devinrent pour ainsi dire de simples pourvoyeurs de Peyguevan. Les arbres qui y poussent étant souvent trop frêles pour la construction navale et le bétail plutôt maigre, leurs productions ne sont pas dignes de l’exportation. Tous oeuvrent donc de pair afin de permettre la rentable récolte de miel au nord.

-Histoire-

Traditionnellement composé des baronnies de Chêne-blanc, de Bois-Blanc (à ne pas confondre avec Bois-Blancs à l’ouest de là) et de la communauté Peyguevan en elle-même, la Dépendance de Peyguevan fut acquise par le comté d’Émeraude en 322 à la suite de l’annexion pacifique des lieux par le capitaine Isidore Renault. L’homme ayant toujours été diplomate et cordial envers Cassolmer et la famille Dubois -connue dans la région et faisant elle-même partie de l’équipage de la Pieuvre Rouge en Salvamer-, il parvint à faire de la région l’une des propriétés du Duché des Crânes.

Avant l’intégration de Peyguevan et des environs au Duché des Crânes, l’endroit était connu sous le nom du comté d’Alwyrth. Porte d’entrée terrestre de la ville de Cassel, ces étendues de champs cultivables et de forêts touffues représentaient ce que Cassolmer avait de mieux à offrir en matière de ressources naturelles. Jusqu’en 315, ce fut la famille Alwyrth qui régna sur ce comté en assurant humblement la prospérité des différents hameaux du territoire. Toutefois, peu avant la Guerre des deux Couronnes, la dernière représentante de ce clan, Béatrice Alwyrth, fut sauvagement assassinée par les Contrebandiers des Écores en raison de ses positions fermes contre ces criminels. Au lendemain de l’effondrement des Alwyrth, le comté plongea dans l’incertitude. Certes, plusieurs anciens clans auraient eu la légitimité de prendre leur place, mais personne ne souhaitait devenir la nouvelle cible des puissants contrebandiers. Les hameaux se replièrent donc sur eux-mêmes, se contentant de brèves interactions de convenance.

C’est bien évidemment Peyguevan, au nord, qui tira le mieux son épingle du jeu. Grâce à l’exploitation du précieux miel de médérice, la communauté s’éleva au-dessus de la moyenne des fiefs cassolmerois. Seule ombre au tableau, la montée de la fleur-de-jade -drogue originaire d’Ardaros causant une dangereuse dépendance- avant la Guerre des deux Couronnes entraîna un raffermissement des lois contre tout ce qui pouvait s’apparenter, de près ou de loin, à de la drogue. Cela obligea les négociants de la région à faire profil bas. Pris entre les décrets princiers et les ambitions insatiables des Contrebandiers des Écores, ils durent ménager la chèvre et le chou.

En 322, les tensions montantes entre l’Ordre des Hirondelles (réformiste et favorable au peuple) et les partisans de la petite noblesse en Cassolmer fit d’Alwyrth un champ de bataille politique. Hirondelles au sud, sympathisants du Duché des Crânes au nord, forces nobles à l’ouest, on craignit pendant plusieurs mois que le comté soit la scène d’un affrontement sanglant. Pourtant, il n’en fut rien. Grâce à la diplomatie et par le concours d’événements d’ampleur nationale, les milices populaires se replièrent en Caderyn tandis que les nobles se concentrèrent sur Cassel et la famille Gwenfrynn. Au déclenchement de la Guerre de l’Avènement, cela laissa le champ libre au Duché des Crânes pour déclarer ce que tous savaient déjà : Peyguevan et la moitié nord d’Alwyrth étaient sous son contrôle.

Lors des années qui suivirent, la soumission de la région au Duché des Crânes entraîna les foudres à la fois des Républicains et des Monarchistes. En 333, Peyguevan fut l’unique point de résistance d’une attaque surprise des armées républicaines de la Ligue des Mérillons. Effectivement, depuis 331 et les luttes sanglantes à Coeur-de-Sel dans les Saulnières, à Salvamer, la Ligue des Mérillons tentait ardemment de briser la stagnation de leurs armées dans les marécages. Il vint donc à l’esprit des généraux de Salvar de contourner subtilement la Baie des Crânes afin de débarquer au sud du Duché, dans les forêts d’Alwyrth. En cas de réussite du plan, les défenseurs des marais se retrouveraient pris en étau. Or, lorsque la colonne de soldats furtifs arriva en vue de la Colline-aux-Fleurs à Peyguevan, elle fut accueillie par une pluie de flèches. Dans les hauteurs de la montagne, une poignée d’archers cassolmerois s’étaient retranchés, tenant en échec l’avancée rapide des Salvamerois et menaçant leurs flancs. À quatre reprises, les envahisseurs tentèrent de prendre d’assaut la colline, mais, malgré leur supériorité numérique, jamais ils ne purent déloger les quelques protecteurs embusqués. Au terme du quatrième jour de siège, il devint évident qu’ils avaient perdu tout effet de surprise et ne pourraient mener leur plan à terme. Sous les acclamations des Cassolmerois alors sympathiques au Duché des Crânes, l’ennemi se volatilisa dans les forêts d’où il était venu.

Tout au long de ces conflits militaires, Peyguevan n’a jamais cessé de produire le miel de médérice et, donc, la flotte commerciale de la Pieuvre Rouge, défendue par une flotte de corsaires redoutables, ne manqua pas de faire fructifier ce commerce unique. Dès 334, au lendemain de la Bataille de la Colline-aux-Fleurs, on ordonna la construction de remparts autour du prospère fief. À celui-ci se greffa après la guerre un faubourg. Le laxisme du nouveau Monarque par rapport à la production et à la vente de drogues dans le royaume fut une aubaine pour les récolteurs de Peyguevan qui virent leurs profits augmenter considérablement dans les décennies qui suivirent.

Pendant plusieurs années, c’est Alfredo Zocchi et Narcisse Renault qui assurèrent l’intendance de la Dépendance de Peyguevan et, à plus forte raison, du nord de l’ancien comté d’Alwyrth. Tandis que Zocchi veillait à la gestion interne de la région (production de miel, flux de trésorerie, doléances populaires, etc.), Renault coordonnait l’exportation des productions locales, accompagnait les flottilles marchandes prenant la mer vers le nord et entretenait les relations diplomatiques avec l’étranger. La Dépendance disposait donc d’une certaine autonomie par rapport au Duché des Crânes, mais pour toute décision structurante elle devait nécessairement obtenir l’accord des autorités de Salvamer. Sans oublier, bien sûr, les taxes et impôts qu’elle payait mensuellement afin d’obtenir la protection ducale. C’était Pénéloppe d’Ambroise, Gouverneure spécialement nommée par le duc Scarletin de Fern, qui veillait à faire le lien entre ses intendants et la noblesse d’Ocrebutte.

En 380, l’horreur frappa la paisible Dépendance. Dans les années précédentes, une dénommée Épiphanie Azarov -Corrésienne alchimiste et philanthrope- gagnait en prestige à Peyguevan. À l’écoute du petit peuple, celle-ci défendit leurs intérêts auprès de la Couronne d’Ébène lorsqu’une pénurie de miel de médérice affecta la Cité d’Yr. Peu après, elle fonda une école pour enseigner les mathématiques, la lecture, l’écriture et, surtout, l’herboristerie aux enfants du modeste bourg. La dame oeuvrait de pair avec Alfredo Zocchi qui, selon plusieurs, rivalisait avec elle en matière d’expertise faunique et florale. En 380, dame Azarov, alors enceinte et accompagnée de son époux Cyril-Eugène Balthazar, emménagea officiellement à Peyguevan. Peu de temps après, l’inquisition célésienne découvrit que le mari était tout entier voué à un sinistre culte sanglant décrit dans un tome occulte : le Mal et ses Origines. Tragiquement, il était déjà trop tard pour contrecarrer ses plans. Dans les grottes des Écores situées entre la Dépendance et Cassel, les soldats traquèrent Cyril-Eugène. Au terme d’une chasse mortelle, on le trouva en plein rituel. Mutilation, meurtre, décapitation, cannibalisme…l’homme n’avait épargné aucune horreur à Épiphanie et son proche ami Zocchi. Les livres d’histoire ont effacé le récit terrifiant de ces événements, mais le sort de leurs principaux acteurs fut scellé : Cyril-Eugène périt sur le bûcher de l’inquisition, Épiphanie fut recluse dans un monastère où elle perdit l’esprit, le bébé fut récupéré par le clergé avant de disparaître lors du soulèvement d’Yr en 381 et Alfredo Zocchi -pour ce qu’il en restait- fut inhumé selon les rites sacrés. Depuis, personne n’ose approcher de la chaumière abandonnée et maudite de Balthazar à Peyguevan.

En dehors de la tragédie provoquée par Cyril-Eugène Balthazar, rien ne semblait pouvoir troubler la Dépendance. Or, tout changea à l’été 382. Reprenant la stratégie tentée en 333, la Ligue des Mérillons contourna le comté des Saulnières dans le Duché des Crânes et prit d’assaut Peyguevan. Contrairement à la dernière fois, les assaillants pouvaient compter sur l’appui de sympathisants cassolmerois. Accompagnée de guerriers de Caderyn persuadés par le seigneur Armand Fils-de-Mila de Baie-aux-Noyés de prendre les armes, une troupe de choc salvameroise surgit par le sud du territoire. La gouverneure Pénélope d’Ambroise et son entourage prirent la fuite en laissant derrière le fruit du commerce de miel de médérice. Les autorités salvameroises, ne pouvant maintenir leur emprise sur la Dépendance, décidèrent de la céder au Symposium des Forts de Cassolmer en échange du butin du pillage, d’un tribut annuel et d’une priorité sur le commerce de miel de médérice. Le contrôle du comté de Peyguevan fut confié à la jeune Meredith Alwyrth, l’une des dernières descendantes de la famille comtale du même nom. gée d’une vingtaine d’années à peine et n’ayant jamais vécu sur les terres de ses aïeuls, elle était la candidate parfaite pour les oligarques et négociants de Cassel et Agisborough. De l’avis de tous, cette jeune comtesse ne s’opposerait pas à la restructuration du commerce de miel de médérice au profit des intérêts cassolmerois en général.

IV.ÎLES LIBRES D'ELFEAND

Au large des côtes cassolmeroises se dresse la série d’îles rocailleuses et inhospitalières d’Elfeand. Havre de paix des exilés ébènois au cours de l’Histoire, l’archipel est aujourd’hui habité par un peuple farouche, solidaire et refermé sur lui-même. À partir de Francs-Récifs, Julian Grand-Tempête alias “La Tempête d’Elfean”, vénérable octogénaire à l’esprit acéré, veille à préserver l’intégrité de son peuple tout en gardant un oeil distant sur les événements du continent.

Effectivement, même si les insulaires méprisent en général les tractations ébènoises, ils n’ont d’autres choix que de se tenir informés des aléas des politiques étrangères. Non seulement cela leur permet-il de rester en concordance avec la Foi célésienne qu’ils honorent scrupuleusement en tant qu’héritiers du martyr et Témoin Jonas Tyssère, mais aussi de demeurer à l’affût des offensives prévues contre leurs propres pirates sillonnant la Vaste-Mer. Cassolmeroises par leur culture et leur histoire, les Îles libres d’Elfean sont presque complètement dissociées des instances politiques de Cassolmer.

-Géographie-

Suite d’îles inhospitalières à la limite orientale du royaume, l’archipel des Îles d’Elfeand est reconnu pour ses falaises escarpées, évoquant celles de la partie continentale de Cassolmer, et ses récifs traîtres parsemant la mer environnante. Isolée du reste du continent par les eaux tumultueuses qui tiennent à l’écart les embarcations des marins téméraires, la région a su développer au fil des siècles un mode de vie unique en terres célésiennes. Bourrus envers les curieux mais solidaires en leurs villages, aventuriers des mers mais traditionnels dans leurs ambitions, les insulaires se considèrent pratiquement comme un peuple à part. Les problèmes des continentaux sont rarement les leurs et ils aiment bien tirer profit des malheurs des élites ébènoises qui les toisent de haut depuis longtemps.

Le vent gorgé d’embrun salé provenant du large souffle toujours sur la capitale des Îles, la bourgade de Francs-Récifs, située sur l’une des plus petites îles de la partie sud-est de l’archipel. D’aussi loin que la mémoire peut le recenser, Francs-Récifs a servi de point d’ancrage aux marins sillonnant la Vaste-Mer dans la région. Dans ce havre de repos permettant aux pêcheurs et aventuriers d’échapper temporairement aux dangers du large, les familles qui y résident trouvent refuge dans de vastes maisons longues construites à l’aide des rares arbres de l’archipel. Cette promiscuité permet quotidiennement aux habitants de l’endroit de partager un sort commun ; si l’un d’entre eux connaît la misère, tous les autres en pâtiront. Cette réalité n’est probablement pas étrangère à l’accueil favorable que reçut la doctrine des Hirondelles -des religieux égalitaristes- en ces terres.

Peu de végétation est en mesure de survivre sur les pics rocheux jaillissant de la Vaste-Mer et, outre les lichens et autres mousses rampantes subsistant sur les roches humides, quelques buissons percent ici et là les plateaux inhabités. L’exemple le plus flagrant de cette sublime austérité se situe à quelques lieues au nord de Francs-Récifs, dans la crique de la Berge cristalline. Occupée essentiellement par les albatros et les phoques, l’eau y est étonnamment pure et translucide. Pour les quelques résidents de l’endroit, seules les entreprises de piraterie permettent de survivre en l’absence de verdure. Certes, ceux-ci pourraient faire le commerce du phoque et de ses produits dérivés, mais, en raison d’une tradition ancestrale, ils refusent de procéder à la chasse de ces animaux. Ces redoutables pirates aussi insaisissables qu’impitoyables n’ont donc guère d’autres choix que de mener à bien des assauts violents pour survivre.

Finalement, l’agriculture est fort limitée partout sur les Îles, le sol étant pauvre et stérile. Surtout sur l’île de la Blizonnière à proximité du continent, quelques troupeaux de bétails (boeufs et chèvres) complètent néanmoins l’économie des insulaires, dont la pitance repose en majeure partie sur les pêcheries.

-Histoire-

Les Îles d’Elfeand furent habitées sporadiquement par des pêcheurs depuis aussi longtemps que l’histoire connue le rapporte. L’origine des établissements permanents remonte toutefois à l’époque du Sang’Noir, où de nombreux habitants du continent préférèrent prendre le large vers le large plutôt que de subir la Mort Noire qui ravageait le continent. La distance entre les côtes du continent et les îles gardèrent celles-ci relativement épargnées par la maladie qui purgea une grande portion de la population ébènoise.

Isolés des événements du monde par plusieurs kilomètres de bras de mer inhospitalier, les insulaires n’eurent connaissance de l’avènement du Roi-Prophète que plusieurs années après celle-ci, à travers une invasion initiée par le nouveau palatinat de Salvamer qui, pendant des années, en fit l’une de ses colonie nouvellement célésienne. La transition des anciennes traditions vers la nouvelle religion ne fut pas sans heurt et la population des îles perçut le Céleste nouvellement arrivé comme un Dieu vengeur et cruel, craignant beaucoup plus son courroux que lui portant une adoration aveugle.

Plusieurs années après la colonisation par les Salvamerois, les Cassolmerois du continent reprirent contact avec leurs lointains cousins des îles, à la suite de l’affaiblissement du contrôle salvamerois dans la région. Constatant que leurs frères de sang étaient pris en esclavage par des maîtres cruels qui ne voulaient que renforcer leur position militaire stratégique sur la Vaste-Mer, les continentaux débutèrent une contre-offensive de libération qui dura quelques années. Usant de tactiques de guérilla, les insulaires finirent par se libérer des envahisseurs en l’an 33 de notre ère.

Profitant des installations militaires, des embarcations et des armes laissées par les Salvamerois, les habitants d’Elfeand se constituèrent en solides défenseurs des côtes de Cassolmer. Leur caractère rustre et isolationniste ne firent toutefois pas d’eux une destination commerciale de choix, mais tous respectaient leur force et leur ténacité.

Lors de la Guerre des Deux Couronnes, Elfeand se tint aux côtés de Cassolmer et de la princesse Isabelle Delorme, accueillant les derniers vestiges des Désirants, prenant désormais le nom d’Hirondelles en l’honneur du martyr Jonas Tyssère, une fois que la guerre fut terminée.

C’est en 321, à la suite de l’ascension de la princesse Théodoria sur le trône d’Ébène, que les Îles brisèrent leur isolationnisme traditionnel face à la politique du royaume. Craignant pour leur mode de vie, ils envoyèrent trois représentants au palais princier : Madeleine Jolicoeur, Catherine Dusablon et le comte Archibald Francs-Récifs. La suite des choses est histoire connue. La division de Cassolmer entre tradition et modernité, les guerres intestines et finalement la scission entre suivants des Hirondelles et ceux de la petite noblesse à la suite de la mort de la seigneur-palatine Maureen Gwenfrynn forcèrent une violente réclusion d’Elfeand.

Après le retour de Madeleine Jolicoeur de la dernière convocation au palais princier en 323, les îles vécurent un profond retour à leur fermeture traditionnelle. Les insulaires, fiers de leur traditions et de leurs croyances, prirent comme un affront impardonnable que le nouveau seigneur-palatin Hulwyn Gwenfrynn déclare les Hirondelles comme indésirables sur les terres continentales de Cassolmer. S’en suivit un exode massif des partisans des Hirondelles du continent qui prirent la mer vers l’archipel, tels les premiers colons d’il y a plusieurs siècles, fuyant la mort et la répression.

Enragée par la mort de son père Archibald et par la trahison de son frère Bowdyn qui préféra suivre le nouveau Guérisseur couronné dans sa folie meurtrière, la dénommée Aideen Francs-Récifs s’affaira à constituer une flotte massive afin de couper Elfeand du reste du royaume. Pendant les quelques années qui suivirent, tous les navires approchant des côtes insulaires sans y être invités ou attendus furent prestement pillés et coulés ou engagés de force dans la marine clandestine des îles. Sur la terre ferme, cette manoeuvre ne causa que peu de remous, Hulwyn n’ayant de toute façon pas les moyens de faire quoi que ce soit pour mater le comté récalcitrant.

Après la mort d’Aideen en 334 lors d’une bataille contre la marine du Duché des Crânes, c’est son jeune bras droit et amant, Julian Grand-Tempête, alors âgé d’une vingtaine d’années, qui reprit les rênes de la flotte d’Elfeand. Poursuivant le projet de sa défunte compagne, il poussa la flotte de plus en plus loin dans les eaux de la Vaste-Mer, remontant jusque sur les côtes du Duché des Crânes et vers la Lance d’Ardar afin d’effectuer pillages et raids sur les établissements côtiers.

Durant les années suivant le traité entre Hulwyn et le Duché des Crânes, les reliques du Témoin en devenir Jonas Tyssère furent déplacées des îles du nord, menacées par les armées des Crânes, vers la capitale des Îles d’Elfeand, Francs-Récifs. Un impressionnant beffroi fut érigé sur le bord de la plus haute falaise de l’île, en retrait de la capitale, afin de contenir les derniers vestiges connus du père des Hirondelles. À son sommet, un bûcher y brûle encore aujourd’hui perpétuellement, afin de guider les navires dans les ténèbres, faisant du Beffroi du Martyr autant un phare métaphorique pour les âmes perdues que pour les marins en mer.

C’est en 355, après la reconnaissance de Jonas Tyssère comme Témoin du Céleste, que la première délégation extérieure au comté mit les pieds dans la capitale insulaire depuis la fermeture d’Elfeand en 323. Un contingent de religieux mené par Madeleine Jolicoeur, depuis longtemps en pèlerinage à travers Ébène, apporta une copie du Témoignage de l’Humilité afin de le joindre aux reliques du Témoin Tyssère dans le Beffroi du Martyr.

Depuis, les tensions avec l’extérieur sont toujours fortes en Elfeand, mais, à chaque année, un pèlerinage s’effectue de la côte du Val-de-Ciel jusqu’en Francs-Récifs, où les pieux qui souhaitent rendre hommage au Témoin Tyssère sont les bienvenus. Au fils des nombreuses années, un hameau s’est constitué autour du beffroi et, désormais, Pointe-Martyr-des-Hirondelles est un endroit reconnu aux quatre coins d’Ébène pour sa piété.

V.PACTE D'AGISBOROUGH ET CADERYN

Autrefois chasse gardée d’une petite noblesse cassolmeroise jalouse de ses privilèges, Caderyn est aujourd’hui le principal producteur de pavot -plante à l’origine de l’opium- du continent, voire du monde connu. Grâce aux décrets laxistes du Monarque en matière de production et de vente (mais non de consommation) de drogues, les trente seigneuries de Caderyn sont devenues le poumon économique de Cassolmer. Lorsqu’en 379 l’opium fut retiré de la liste des drogues officiellement reconnues à la recommandation de l’Assemblée d’Ébène, la production n’en fut que décuplée. L’apparition du pavot blanc, création de la famille Auverlot, vint sceller le rôle primordial de Caderyn.

C’est dans la ville d’Agisborough, au nord-ouest, que se rassemblent fréquemment les représentants de ces trente seigneuries. Tous membres d’une alliance coopérative appelée “Pacte d’Agisborough”, ceux-ci confient une part de leurs revenus à la Trésorière Delyth Guivarch, en charge de la promotion de l’opium caderois, de la coordination des ventes et de la gestion quotidienne des affaires locales.

-Géographie-

Le comté de Caderyn est l’un des plus vastes ensembles géographiques cassolmerois. Des Monts Namori à la Glaceraie (fleuve traversant d’ouest en est le nord de Cassolmer), de la Vaste-Mer aux terres ancestrales du clan des Vors, Caderyn est une succession de plaines à la fertilité médiocre et aux basses collines. Peu peut être dit de la majorité des terres de ce territoire, celles-ci n’ayant jamais attiré l’attention d’un quelconque conglomérat marchand ou suscité la convoitise de conquérants. Ce n’est qu’au cours des dernières décennies que les champs de pommes de terre, d’orge, de blé et d’autres légumes racines ont graduellement cédé leur place à de nombreuses exploitations de pavot noir, parfaitement adapté au climat pluvieux et aux sols rocailleux de l’endroit. Au pavot noir s’est ajouté depuis 380 la culture du pavot blanc, plus addictif, mais aux effets secondaires moindres et aux utilités variées dans l’industrie textile. Depuis le développement du commerce de l’opium, l’entièreté de la vie de Caderyn, des campagnes aux agglomérations, est articulée autour de cette plante.

Trente “seigneuries” ponctuent le territoire de Caderyn. Relevant souvent davantage du minuscule regroupement de familles que du fief comme on le rencontre habituellement en Ébène, celles-ci sont les héritages de clans s’enracinant dans les ères oubliées. La principale seigneurie est Agisborough, hôte du Pacte éponyme. Seule communauté fortifiée de la région, elle assure à partir du nord-ouest, sur les berges de la Glaceraie, la surveillance des frontières. C’est à l’intérieur de ses palissades de bois que vinrent de tout temps se réfugier les innocents fuyant les raids des voisins sarrens du clan des Vors. Agisborough en tant que ville de faible envergure est avant tout un point de rencontre politique et diplomatique. En permanence, des représentants des trente seigneuries y résident, assurant le maintien des bonnes relations entre elles et avec les quelques émissaires royaux. Cependant, en 379, lors de la Guerre de l’Opium, nombre de ces éminents représentants furent sournoisement assassinés dans leur sommeil. Cette hécatombe parmi les rangs du Pacte permit à Delyth Guivarch de centraliser davantage les pouvoirs et d’affermir son autorité sur les nouvelles têtes influençables. Malgré tout, de l’avis populaire, le Pacte d’Agisborough agit toujours dans l’intérêt supérieur de ses membres et non dans celui exclusif de ses élites.

Sur le bord de la Vaste-Mer, au sud-est, se situe la seconde ville en importance de la région : le port de Pied-sur-Mer. Autrefois peuplé exclusivement de pêcheurs tirant péniblement leur pitance des bancs de morues du large, le hameau a connu une explosion démographique depuis vingt ans grâce au commerce de l’opium. C’est à partir de ses quais qu’est embarquée la majorité des caisses de précieuse résine et de fleurs séchées à destination des métropoles du royaume : Felbourg-la-Cité, Gué-du-Roi, Salvar, Port-Céleste, Mordaigne, Vêpre et, bien sûr, Yr. En quelques années à peine, une dizaine d’ateliers de transformation du pavot ont fait leur apparition en bordure de Pied-sur-Mer afin d’augmenter la marge de profit des agriculteurs convergeant vers le port. Aujourd’hui, il s’agit du poumon économique de Caderyn et de Cassolmer, bien qu’il soit entièrement dépendant d’une seule culture.

Près de Pied-sur-Mer se situent la seigneurie de la Baie-des-Noyés et l’Île aux Naufrages lui faisant face, un modeste fief abandonné lors de la Guerre de l’Opium. Son précédent seigneur, un reître du nom de Gwinden Ollyh, perdit la vie lors du siège d’Agisborough sans laisser d’héritier. À la fin de l’hiver 380, la Compagnie des Trois Roses, prospère branche roseterroise de l’Union commerciale du Sud, usa de ses contacts dans la région afin de faire mousser la candidature d’Armand Fils-de-Mila en tant que successeur. D’abord négligeable, la communauté prit de l’ampleur entre 381 et 383 avec la finalisation de l’ambitieuse route commerciale restaurée par l’Union commerciale du Sud entre Porte-Chêne en Cassolmer et Baie-des-Noyés. Cette route entretenue par l’UCS est surveillée de loin par le Pacte d’Agisborough, méfiante des corporations étrangères et soucieuse de préserver son indépendance.

Finalement, on ne peut clore la question de Caderyn sans mentionner le Pic du Tonnerre, près de Pied-sur-Mer. Montagne isolée faisait irruption dans les plaines monotones du sud, ce haut pic est depuis des siècles la destination de pèlerinage pour les plus mystiques des Ébénois. Avec cette fréquentation récurrente, des sentiers furent créés naturellement le long des parois escarpées, permettant de monter jusqu’à son sommet afin de capter une vue unique de la vastitude ébènoise. Fait mystérieux donnant naissance à d’innombrables légendes, il est fréquent d’entendre des grondements sourds en provenance des entailles de la montagne, rappelant immédiatement les nuits orageuses d’été. À son pied s’étend la seigneurie de la famille Auverlot, premiers champs où poussa le désormais célèbre pavot blanc.

-Histoire-

Grand allié de la famille Gwenfrynn de Cassel pendant des siècles, le comté de Caderyn vivait, jusqu’au quatrième siècle, complètement hors du temps. À l’extrême sud-est du royaume, enclavé entre les Monts Namori, la Vaste-Mer et les frontières des terribles pillards Vors, son peuple tourné vers l’agriculture n’avait que peu à offrir au pays. Pour compenser l’indifférence qu’Ébène lui témoignait, au fil du temps, des crises et des réconciliations, Caderyn créa sa propre vie politique interne. Parmi les clans et familles de renom, des hommes et des femmes obtinrent l’appui de leurs pairs et adoptèrent les titres de barons et de baronnes. Après plusieurs générations, ces statuts initialement fondés sur le mérite et la reconnaissance populaire devinrent associés au sang. Une fracture entre le peuple et les seigneurs du comté naquit alors.

Pendant longtemps, les barons de Caderyn parvinrent à modérer les envolées révolutionnaires de leurs serfs. Grâce à des appels à la fierté, à la stabilité et à la tradition, ils empêchèrent les potentiels sympathisants des Désirants de suivre les pas du martyr Jonas Tyssère dans ses luttes contre la Couronne d’Yr avant la Guerre des deux Couronnes. Ces seigneurs savaient que, dans l’éventualité d’une victoire des milices populaires, leur propre pouvoir serait affaibli. Toutefois, en 316, lorsque la famille Gwenfrynn de Cassel elle-même se rangea du côté de l’épouse du prince Élémas IV, Isabelle Delorme, dans sa quête de libération du peuple, Caderyn n’eut d’autres choix que d’emboîter le pas. Jusqu’à la fin du conflit en 321, ils combattirent les partisans du traditionalisme noble et furent parmi les derniers, avec leurs fantassins légers et leurs quelques chevaliers, à protéger Cassel des assauts ennemis. C’est avec un soulagement hypocrite qu’ils accueillirent la fin de la guerre et leur propre défaite aux mains des partisans du prince. La guerre était perdue, mais leurs privilèges demeuraient. Cela ne devait toutefois être qu’un simple sursis.

En 322, un puissant vent de changement originaire des îles d’Elfeand à l’est atteignit les côtes de Caderyn. L’Ordre des Hirondelles, des fidèles de la philosophie religieuse et politique du défunt Jonas Tyssère, avait pris le contrôle des archipels grâce au charisme calme d’un Guide mystérieux et tentait désormais d’étendre son influence sur le continent. Rapidement, celui-ci se heurta à la noblesse du comté des Mille-Barons, au nord, menée par André Chevignard et, avant la fin de l’année, une guerre fratricide éclata en Cassolmer. Partisans d’une petite noblesse éclairée d’un côté, révolutionnaires populaires de l’autre, le palatinat fut scindé en deux. En 323, constatant la relative faiblesse des barons de Caderyn face à leurs propres serfs longtemps tenus en laisse, des prêcheurs des Hirondelles -portant des cargaisons d’armes et d’armures- firent leur apparition dans les hameaux du sud. La révolte s’embrasa les hameaux comme une traînée de poudre. La soif de changement latente s’éveilla en moins d’un mois et les barons se retrouvèrent prisonniers de leurs propres manoirs avant de se ranger aux côtés d’André Chevignard et de Hulwyn Gwenfrynn à Cassel.

Jusqu’à la fin de la Guerre de l’Avènement en 345, Caderyn fut une zone de guerre. Frappée de plein fouet par la peste sanglante, sujette à des raids réguliers de la chevalerie de la petite noblesse désireuse de faire payer leur révolte aux insurgés et laissée sans guidance après la mort du Guide et d’Archibald Francs-Récifs au début du conflit, la région devint un secteur à éviter pour tout voyageur lucide. À la signature de la paix, les barons tapis à Cassel crurent follement qu’ils pourraient retourner en leurs terres afin de revendiquer leurs droits ancestraux auprès d’une population démoralisée et affaiblie. Malheureusement pour eux, il suffit parfois d’un poignard pour anéantir une armée.

Le 21 décembre 345, à l’occasion des célébrations du solstice d’hiver, les barons de Caderyn s’invitèrent dans le hameau d’Agisborough, au nord des terres. Dans le manoir du seigneur Flyn Austan, ils pensaient pouvoir jeter les bases d’un comté renouvelé. Lors des semaines à venir, la petite noblesse allait reprendre ses fiefs et tous pourraient oublier les vingt dernières années de chaos et d’errance. Or, cette nuit-là, tandis que dames et seigneurs cuvaient leur vin dans leurs chambres et dans les auberges de la ville, leurs gardes quittèrent leurs postes sans avertissement, laissant le champ libre aux assassins. À l’aube, on retrouva les morts entassés dans leurs chambres et appartements. Hommes et femmes, jeunes et vieillards, avaient été égorgés d’une oreille à l’autre dans leurs lits. Les victimes n’avaient qu’un point en commun : ils se réclamaient tous de l’ancienne noblesse du comté.

Le Massacre du Solstice, comme on devait l’appeler plus tard, permit à une nouvelle caste de dirigeants de faire son apparition dans la région. Dès le lendemain de cette purge, une assemblée fut tenue à sur place afin de décider de l’avenir de Caderyn. Lors de cette rencontre devait être rédigé le Pacte d’Agisborough, garantissant l’indépendance des trente seigneuries -de la plus minuscule à la plus vaste- du comté. Ces seigneuries, fondées autour de clans familiaux traditionnellement implantés sur les terres, pourraient veiller à la gestion de leurs communautés comme ils l’entendent, puis convoquer des assemblées à n’importe quel moment de l’année pour répondre à des problématiques communes.

Jusqu’en 355, Caderyn retrouva sa stabilité d’antan. Pauvre, mais en paix, l’ancien comté vivait au jour le jour. Or, cette année-là, des pluies diluviennes s’abattirent sur la région, faisant pourrir dans les champs les récoltes annuelles. À l’automne, désespérés, les représentants des seigneuries allèrent cogner à la porte de Cassel, de Francs-Récifs et même de Lys d’Or pour quémander du grain et éviter la famine. Ces doléances restèrent lettre morte, personne ne souhaitant venir en aide au misérable et négligeable comté de Caderyn. Ce mépris généralisé fut le coup de fouet nécessaire aux Caderois pour changer leur mode de vie.

L’année suivante, après un hiver qui fut le dernier pour des centaines d’affamés, une nouvelle assemblée du Pacte fut appelée à Agisborough. Après des jours de négociations, une décision marquante fut adoptée : faire de Caderyn le fer-de-lance d’une économie nouvelle. Une économie basée sur la culture de plantes aux propriétés “particulières”. Effectivement, en 352, le Monarque avait été rapidement confronté à la nécessité de réglementer la question des drogues en Ébène. À la surprise générale, il décréta une loi unique dans l’Histoire : la production et la vente de drogues ne seraient guère interdites, mais leur consommation oui. Ces produits altérant l’esprit et le libre-arbitre, il s’agissait selon lui d’une offense directe envers le Céleste que d’en consommer. Cependant, il était aussi une offense de priver le fidèle de choisir entre le Bien et le Mal, entre le pieux et l’impie. Tranquillement, ce décret fit son chemin dans le royaume, révélant quelques anciens criminels désormais “nobles entrepreneurs”.

Caderyn, dont les vastes champs étaient exposés à des pluies quotidiennes, était un terreau fertile pour ces nouvelles cultures. D’un commun accord, la plupart des clans abandonnèrent leurs cultures traditionnelles et se lancèrent dans l’art des drogues. Certes, ils perdraient leur précaire autonomie alimentaire, mais les profits générés par leurs ventes leur permettraient de stabiliser leur existence. C’est donc vers la culture d’une variété de pavot particulière, et donc de la production d’opium, que leur attention se tourna. Grâce à des investissements importants en provenance de la région du Val-Horde, les champs furent prêts à la récolte dès 357.

En moins de deux décennies, l’industrie d’opium de Caderyn se fraya un chemin partout dans le royaume. Tout en jouant sur la mince ligne entre la légalité et l’illégalité, les membres du Pacte d’Agisborough satisfaisaient les besoins “particuliers” des consommateurs d’Ébène et de certains soigneurs préférant les anesthésies à la souffrance chez leurs patients. En 379, la passivité de la trésorière du Pacte, Delyth Guivarch, causa toutefois une scission au sein de l’alliance. Gregor Vaillant, un reître local, persuada nombre de producteurs de déserter les rangs afin de fonder la Ligue de Caderyn, implantée à Pied-sur-Mer. À la recommandation de la faction de la Hanse, l’Assemblée d’Ébène vota la légalisation de l’opium afin de résoudre la crise émergente. Toutefois, ce faisant, elle renforça les prétentions de la Ligue qui résolut d’écraser le Pacte d’Agisborough. Le conflit prit des ampleurs nationales lorsque la Banque libre se rangea aux côtés du Pacte tandis que l’Union commerciale vola à l’aide de la Ligue. Après un siège manqué d’Agisborough, les belligérants décidèrent de conclure une trêve menant à l’arrestation de Gregor, au démantèlement de la Ligue et à certaines concessions à l’Union commerciale. Cependant, c’est la Banque libre qui sortit victorieuse de ce conflit, raffermissant son monopole sur la production d’opium en Caderyn et son négoce en Ébène.

Cette mainmise de la Banque libre perdura jusqu’en 381, année où la corporation subi un implacable revers à Laure. Profitant de la faiblesse de son principal créditeur et grâce aux revenus nouveaux assurés par l’intégration des pavots blancs Auverlot, le Pacte d’Agisborough racheta à rabais ses dettes envers l’institution, puis en expulsa manu militari les représentants. Échaudée par la Guerre de l’Opium, la Trésorière Delyth Guivarch s’était radicalisée dans ses positions protectionnistes et avait élu de faire de Cassolmer une puissance commerciale indépendante. Celle-ci se tourna donc vers le Symposium des Forts et Cassel où elle multiplia les investissements : dons aux représentants des comtés, acquisition d’entrepôts au port de Cassel, embauche de milices d’escorte, envoi de la redoutable cavalerie mercenaire des Reîtres de Caderyn aux frontières, financement majeur du Journal du Renard -une publication populaire et populiste en provenance de Havrebaie-, accueil et relocalisation des exilés des quartiers pauvres d’Yr à la suite du soulèvement de 381, etc. Par ces entreprises, le Pacte d’Agisborough était officiellement 383 le moteur économique de Cassolmer et le financier des élites. C’est cette implication qui permit au duché de déclarer son indépendance auprès de la Couronne d’Yr au printemps 382. Derrière chaque nouvelle loi ou amendement en Cassolmer se dessine désormais l’influence du populiste et protectionniste Pacte d’Agisborough.

VI.CLAN LIBRE DE BOIS-BLANC

Prise à Cassolmer en 334 par des chevaucheurs sarrens ayant adhéré aux préceptes des révolutionnaires de l’Ordre des Hirondelles, la Terre libre de Bois-Blancs est un amalgame incertain, mais efficace, des cultures sarrens et cassolmeroises. Autour du prospère hameau de bûcherons et ouvriers de Bois-Blancs, des chevaucheurs adeptes de pillages se rassemblent ponctuellement afin de lancer des raids sur les régions voisines, voire sur les palatinats environnants. Si les habitants de la Terre libre apprécient de se qualifier de “bons pillards” en raison de leurs tendances semi-nomades et leur dédain des massacres sauvages, ils sont pour leurs victimes des voleurs comme les autres.

C’est Akila dit le Tigre, ancienne garde du corps de la grande chevaucheuse sarren Vera dit le Carcajou, qui coordonne par la seule puissance de sa réputation les factions divergentes de la région. Ce n’est que grâce à cette cavalière vieillissante que la Terre libre demeure harmonieuse et échappe aux débordements caractéristiques des hordes de pillards des steppes. En 382, lorsque Cassolmer rompit ses serments envers la Couronne d’Ébène, le Symposium des Forts, avec l’appui du Pacte d’Agisborough, persuada le clan libre de rejoindre officiellement le duché de Cassolmer en échange d’un généreux tribut annuel.

-Géographie-

La Terre libre de Bois-Blancs est située au nord du comté historique de Findest et fait partie du plateau cassolmerois liant le duché aux steppes orientales du Sarrenhor. Au fil des ans, de nombreuses routes et postes de ravitaillement y ont été aménagés afin de supporter l’industrie forestière florissante qui y prospère depuis le début du quatrième siècle. Cela en fait le passage le plus facile entre les deux régions voisines, surtout en ce qui a train aux déplacements de troupes, plus complexes dans les zones marécageuses des Mille Barons, au nord, et dans les collines peu développées de Caderyn, au sud.

Trois régions caractérisent la Terre libre. Tout d’abord, au nord-est débutent les milieux humides qui donnent naissance, plus loin dans les terres salvameroises, aux Saulnières. Ces marécages, historiquement délaissés par les autorités régionales, sont encore dédaignés par les habitants locaux. Les rares individus qui osent y résider et en exploiter les ressources sont surnommés les “Têtes-Sèches”, en référence à l’unique appendice de leur corps susceptible de rester sec dans les marais. Cela dit, depuis la formation du Duché des Crânes, les Têtes-Sèches ont commencé à entretenir des relations commerciales avec leurs voisins. Si les échanges de sel et de produits de la mer constituent l’essentiel de leurs négoce, les mauvaises langues suggèrent que les marécages des Têtes-Sèches seraient idéaux pour transiger des marchandises controversées comme le miel de médérice. Vraie ou fausse, cette rumeur n’a encore trouvé aucune confirmation, personne ne souhaitant réellement mener l’enquête dans cette région.

Par la suite, un peu partout au nord et à l’ouest de la communauté principale de Bois-Blancs, des étendues sylvestres clairsemées donnent son nom à la Terre libre. Loin d’égaler en majestuosité la forêt d’Ébène corrésienne, les bosquets cassolmerois représentent néanmoins un point d’approvisionnement idéal pour les forestiers. Que ce soit par les boulots -hautement malléables et à l’écorce prisée des scribes moins nantis- ou les autres feuillus, les forêts alimentent les camps et ateliers d’ébénisterie de Bois-Blancs. Ce hameau ouvrier est d’ailleurs unique en son genre sur le sol cassolmerois. Autour de la ville privée de fortifications et formée de chaumières permanentes, un faubourg de tentes appartenant aux cavaliers sarrens se forme et se dissout au gré des pillages et des intempéries. Ces centaines de chevaucheurs vont et viennent, vendant aux habitants locaux leurs butins en échange de la promesse de protection et de services d’ébénistes, forgerons et autres artisans. Cette bonne entente, bien que précaire, dure depuis des décennies grâce au respect que tous portent envers Akila dit le Tigre, intendante des lieux d’origine sarren.

Finalement, au sud de Bois-Blancs se profilent les collines d’Ornegueil trouvant leurs limites sur la branche nord de la rivière aux Alleux. Réputées comme hantées par les populations locales, ces jardins de tertres naturels ou artificiels sont entièrement vierges de colonisation et utilisés comme pâturages incertains pour les éleveurs de moutons et de boeufs à proximité. Selon les légendes, d’innombrables corps auraient été ensevelis sous la surface de ces collines lors de l’époque de l’Avant. Tous ceux qui auraient tenté de s’y établir au fil de l’histoire auraient disparu subitement ou fui la région sans demander leurs restes. Des apparitions spectrales aux grondements sourds faisant vibrer les sols en pleine nuit, chaque Cassolmerois de Bois-Blancs peut offrir un témoignage de phénomènes surnaturels près d’Ornegueil.

-Histoire-

Le fief de Bois-Blancs regorge des grands arbres utilisés dans les ouvrages de charpenterie de l’est du pays. Autrefois exploitée par quelques modestes familles seulement, la région fut confiée en 297 par les Gwenfrynn de Cassel à la famille Blanchêne afin d’y développer des camps de bûcherons et ateliers qui permettraient à Cassolmer d’exporter ce bois vers les palatinats voisins. En 308, l’industrie forestière du fief était si lucrative qu’un dénommé Gilbert Blanchêne reçut officiellement le titre de baron de Bois-Blancs. À son décès en 311, c’est son fils aîné, Constant, qui hérita de l’entreprise familiale après que l’aînée de la famille, Patience, ait refusé les fonctions.

Lors de la Guerre des deux Couronnes, Constant salit toutefois le nom de la famille en trahissant le martyr Jonas Tyssère et ses acolytes révolutionnaires des Désirants, tous fort respectés en Cassolmer. Le commerce local en pâtit, mais l’exportation ne diminua pas pour autant, les forces de la félone princesse Isabelle se montrant d’excellentes clientes. Ainsi, pendant que le baron Blanchêne vivait en exil au palais d’Yr sous la protection du prince Élémas IV, ses intendants sauvaient les meubles en maintenant leurs bonnes relations avec leurs voisins. Lors de cette période, de 316 à 321, c’est Patience Blanchêne qui prit donc les rênes du fief.

Après avoir épousé la Lauroise Colombe Sanspitié en 319, Constant devint comte de Bleu-Comté, en Laure, et fit de plusieurs membres de la famille Sanspitié ses vassaux. C’est en 321 qu’il revint en Findest et qu’il reprit le contrôle de Bois-Blancs en même temps qu’il plaçait plusieurs Sanspitié à la tête des fiefs environnants. Il devint de ce fait comte de Findest et ce double titre de comte controversé causa bien des interrogations, tant en Laure qu’en Cassolmer. Néanmoins, en 322, l’homme mit fin au suspens et annonça qu’il était un comte cassolmerois et que Bleu Comté était officiellement annexé à Cassolmer. Cela réduisit les tensions à l’intérieur du Symposium des Forts de Cassolmer, surtout auprès du comte de Mille Baron, André Chevignard et de sa famille. Toutefois, de nouveau, il fut perçu par ses anciens alliés de Laure comme un félon à la cause du coeur du royaume.

À l’avènement du Guérisseur couronné sur le trône d’Yr et la retraite des supporteurs d’Élémas V en Gué-du-Roi, les forces comtales de Findest se replièrent en leurs retranchements. Leur objectif était d’agir à titre de contre-pouvoir face au nouveau palatin de Cassolmer, Hulwynn Gwenfrynn ayant usurpé la place de feu sa soeur, Maureen, assassinée en Cassel lors des Floraisons de 323. Contrairement à cette dernière, Hulwynn était hostile à l’Ordre des Hirondelles -organisation révolutionnaire luttant au nom du peuple- que le comte Blanchêne venait d’appuyer publiquement. Non seulement dirigeait-il les forces militaires de Cassel, mais il avait aussi le support en apparence inconditionnel du comte André Chevignard qui avait pris le contrôle de plusieurs fiefs en Cassolmer au cours des derniers mois. Afin de contribuer aux luttes à venir, Findest accueillit donc l’Académie militaire des Hirondelles, projet initié par Archibald Franc-Récif des Îles d’Elfeand, mais repris en main par Blanchêne à la suite de la mort du vieux Cassolmerois. Plusieurs affirment que le comte Blanchêne s’est emparé de l’initiative en profitant de la fragilité de Madeleine Jolicoeur, comparse du vieil Archibald atterrée par le trépas de son concitoyen. À l’origine, l’Académie devait se trouver sur les Îles, mais l’institution fut finalement exclusivement centralisée en Bois-Blancs.

Quelques mois plus tard, la région fut durement frappée par l’épidémie de Peste Rouge. Les temples de la congrégation de la Compagnie Hospitalière, majoritaire dans cette zone du palatinat, furent transformées en zones de quarantaine où étaient prodigués des soins sommaires aux affligés. Avant la fin de l’épidémie, Constant perdit son frère Ézéchiel et ses deux soeurs, Patience et Félicité. Le comte, loin d’être seul dans cette situation, devint amer et intransigeant. Pendant près de dix ans, une stagnation politique s’installa dans le palatinat. Les forces combinées des Hirondelles, de Constant Blanchêne, du comte de Casteval François Lebouthiller et la menace d’une aide provenant des Sanspitié de Laure firent équilibre aux forces de Cassel, des Chevignard de Mille Barons et de leurs alliés salvamerois du duché des Crânes.

C’est en 334 que l’équilibre précaire fut rompu lorsque les hordes des Plaines libres du Sarrenhor déferlèrent sur Findest. Ces dernières, pour certaines converties aux préceptes des Hirondelles une dizaine d’années plus tôt, écoutèrent leur peuple qui rêvait d’étendre son emprise en Findest. Alors que Cassolmer aurait dû faire front commun pour repousser cet ennemi commun, les armées de Mille Barons et de Cassel ne se présentèrent pas au combat, laissant le comte Blanchêne, les Hirondelles et ce qu’il restait de légions de François Lebouthiller affronter seules les hordes sarrens. À la tête de celles-ci se trouvait, entre autres, Véra dit le Carcajou, une chevaucheuse qui, toute jeune en 320, semait déjà l’effroi partout où elle chevauchait. Charismatique, elle menait à elle seule des milliers de combattants et combattantes aguerris. Certes, quelques pourparlers eurent lieu entre les deux factions, mais Constant, autrefois connu pour rechercher les compromis, refusa de céder quoique ce soit à l’envahisseur. Certains tentèrent de le raisonner, mais en vain. Le 27 avril 334, la Bataille du Plateau se solda par un massacre des Cassolmerois. Au zénith, le comte Blanchêne fut tué sur le champ de bataille et, quelques heures plus tard, ce qui restait de ses forces rendit les armes. La région, désormais sous contrôle des forces sarrens, fut rebaptisée Terre libre de Bois-Blancs. Les restes de l’Académie militaire des Hirondelles, quant à eux, furent évacués vers le sud du comté afin de maintenir leur indépendance.

Plus tard dans l’année, une vague de migrants en provenance de Cassel se répandit dans les campagnes cassolmeroises. Fuyant la capitale à la suite de l’annonce d’une alliance entre le seigneur-palatin Hulwyn Gwenfrynn et le Duché des Crânes de Salvamer, ceux-ci craignaient les changements que cette entente présageait. Les nouveaux occupants des Terres libres accueillirent ces réfugiés politiques en leur promettant une vie meilleure loin de l’oppression palatine et des interventions politiques externes. La région gagnait ainsi de nombreux nouveaux habitants bien nantis et avec des connexions aux quatre coins du royaume.

Aujourd’hui, la région est prospère et ses habitants vivent surtout de pillages “honorables” réalisés selon les traditions sarrens. Le Sarrenhor, Laure et Salvamer sont leurs cibles de prédilection. Ce respect des traditions a souvent créé de vives tensions entre les Terres libres de Bois-Blancs et les pillards du comté de Ferres, au Sarrenhor. À plusieurs reprises, ces derniers ont tendu la main à Bois-Blancs afin d’unir leurs forces, mais les desseins de Ferres, plus sauvages, et les méthodes qu’ils utilisent pour y parvenir déplaisent fortement au peuple libre.

Jusqu’à la Bataille de Mons en 345 qui scella l’issue de la Guerre de l’Avènement, Vera dit le Carcajou fut officiellement l’intendante et représentante du peuple de la Terre libre de Bois-Blancs. Celle-ci y perdit toutefois la vie, cédant son titre à sa proche amie et garde du corps Akila dit le Tigre. Akila, vieillissante et rude d’esprit, coordonna les communautés populaires de pillards de la région indépendante pendant cinq ans. La chevaucheuse jouissait alors d’un respect inégalé lui permettant de tenir en relative harmonie les paysans et bûcherons calssomerois et les pillards et cavaliers originaires des steppes. Toutefois, en 382, Cassolmer annonça la rupture de ses serments envers la Couronne d’Ébène et s’annonça un duché autonome. Le clan libre de Bois-Blancs devint alors à la fois une menace et une opportunité pour les oligarques populistes cassolmerois. Avec l’aide du Pacte d’Agisborough, le Symposium des Forts persuada Akila, elle-même désireuse d’assurer un avenir prospère aux siens, de rejoindre l’assemblée de Cassel et d’agir à titre de protectrice des frontières occidentales en échange de généreux paiements annuels. Certes, les siens poursuivraient leurs pillages, mais ils épargneraient désormais les dépendances cassolmeroises. À l’image des aventureux corsaires du Duché des Crânes, les cavaliers sarrens serviraient les intérêts du duché tout en servant leurs propres intérêts.

VII.COMMANDERIE DES MILLES BARONS

Héritage du règne controversé du prince Casimir le Sévère, demeure du malheureux André Chevignard et symbole du désespoir d’une population meurtrie par le choc des idées, le Château-en-Tarves est depuis plusieurs décennies considéré comme un lieu maudit. Ne se laissant pas abattre par de superstitieuses histoires, l’Ordre des Chevaliers en Tarves de la Commandante Estebelle Desruisseaux impose sa loi depuis les lendemains de la Guerre de l’Avènement.

Territoire sous contrôle exclusif de l’Ordre de Chevaliers en Tarves refusant d’être soumis aux volontés du Symposium des Forts, la Commanderie des Mille-Barons est financée à même les fonds envoyés par la Divine et les palatinats du continent. Par des politiques zélées articulées autour de la “loi, l’ordre et l’honneur”, la commandante Desruisseaux est implacable devant le crime et se perçoit comme le dernier rempart de justice devant la criminalité crasse de l’est sarren et de Cassolmer. Pour cette raison, toute la région de Mille-Barons est organisée autour du ravitaillement de l’ordre chevaleresque.

-Géographie-

En contact avec des comtés sarrens, du Duché des Crânes et cassolmerois, la région des Mille-Barons représente un emplacement stratégique pour poster un force militaire. C’est à partir du Château-en-Tarves, au centre du territoire, que cette armée trouve ses quartiers généraux et la plupart des installations de sa commandante Estebelle Desruisseaux.

Construit il y a deux siècles à partir de pierres massives extraites du Val-Follet au nord, Château-en-Tarves contraste étonnamment par rapport aux autres fortifications de Cassolmer. Effectivement, ce furent les ingénieurs du prince Casimir le Sévère de Corrèse qui, les premiers, pensèrent l’architecture des lieux. Ainsi, même si ce furent par la suite des ouvriers locaux qui travaillèrent sur les chantiers, l’apparence finale de la construction relève davantage des austères et massifs bastions de l’ouest que des modestes et approximatives fortifications de Cassolmer. Au pied de ce château juché sur une motte, le hameau de Tarves vit au rythme des expéditions militaires de ses protecteurs. Forgerons, palefreniers, aubergistes et tanneurs pullulent depuis quelques années, avides de faire affaires avec les soldats en mission. Cependant, en dehors de cette particularité, rien ne caractérise réellement cette agglomération. Aucune route commerciale ne traverse la ville, tout comme aucun voyageur n’y fait halte par hasard. Sans la présence de la commanderie, Tarves retomberait tôt ou tard dans un état de pauvreté similaire à celui de plusieurs campagnes cassolmeroises.

Au nord, à l’ombre du Val-Follet, la communauté de Braemar a regagné de sa vitalité depuis dix ans. Anciennement sous le contrôle du baron Alfred Chevignard, le fief avait été délaissé par les chevaliers de Chevignard à la suite d’une trahison du seigneur. Alfred avait refusé, lors de la guerre contre les Hirondelles, de mobiliser ses troupes contre l’ennemi, ce qui avait coûté la victoire aux Chevignard. À partir de ce moment, Braemar fut rayée de la liste des baronnies à protéger. Ses habitants la désertèrent graduellement tout au long du quatrième siècle pour n’y retourner que récemment lorsqu’un prospecteur découvrit dans l’une de ses mines abandonnées un filon d’argent. La nouvelle eut tôt fait de se répandre et d’attirer de nombreux marchands en quête d’une bonne affaire. Ce furent les investissements de l’Union commerciale du Sud qui permirent toutefois le réel développement du secteur. Aujourd’hui, de bonnes quantités d’argent sont extraites des sous-sols de Braemar, donnant vie à un hameau articulé autour de l’activité minière.

À l’ouest, les frontières des Mille-Barons s’arrêtent au fortin d’Alford. Antérieurement une seigneurie cassolmeroise plus qu’ordinaire, Alford fut saccagé à cinq reprises par les sauvages pillards sarrens lors de la Guerre de l’Avènement. Dégoûtés de cet acharnement morbide, les endeuillés et malheureux gueux de la région quittèrent massivement, après le cinquième raid, leurs chaumières. Ce n’est qu’en 361 qu’Estebelle, alors capitaine du Régiment royal en Tarves, ordonna la construction d’un fortin doublé d’une tour de guet afin de surveiller les environs. Depuis, les chevaucheurs évitent soigneusement les environs de peur de se frotter aux chevaliers. C’est plutôt vers Laure, Bois-Blancs ou Lys d’Or que se dirige désormais leur attention.

Enfin, au sud, le territoire prend fin aux limites du village riverain d’Alyth. Perdue dans le labyrinthe de rivières, cette modeste communauté profite fortement de l’obstacle naturel que représente la rivière de l’Alouette. Incapables de franchir à pied ou à dos de cheval le cours d’eau, les chevaucheurs furent traditionnellement tenus à l’écart des lieux. Cela permit aux pêcheurs et marchands d’Alyth d’y construire des entrepôts et d’entretenir un commerce avec les Saulnières à l’est et le Duché des Crânes. D’ailleurs, depuis l’établissement du Régiment de Tarves et, par la suite, de la Commanderie des Mille-Barons, la plupart des renforts et ravitaillements transitent par ce village.

-Histoire-

L’histoire de Château-en-Tarves et du comté des Mille-Barons qui l’héberge est intimement rattachée à celle d’un homme au destin tragique : André Chevignard. D’ecclésiastique soucieux de réconcilier la noblesse et la paysannerie de Cassolmer, il devint l’un des plus horribles meurtriers ébènois. Conscient de sa propre chute, il s’enleva la vie afin de payer sa dette au Céleste.

Château-en-Tarves fut construit en 161 lorsque Casimir le Sévène, prince d’Ébène originaire de Corrèse, lança son entreprise de purification des moeurs en Ébène. Aux frontières des palatinats de Cassolmer, Salvamer, Sarrenhor et Laure, l’emplacement était tout indiqué afin d’ériger un bastion accueillant une compagnie de son nouveau “Bataillon des Purs”. Pendant trois ans, soit jusqu’à la mort soudaine du souverain, le chantier battit son plein et mobilisa des travailleurs de tout le nord cassolmerois. Or, après le décès de Casimir, le Bataillon des Purs fut promptement démantelé par la princesse Esther dite la Festive d’Avhor, ce qui sonna le glas du projet du Château-en-Tarves.

Pendant une vingtaine d’années, le chantier stagna. C’est en 184 qu’une ambitieuse et ancienne famille d’Alford, à l’ouest de là, rassembla les ressources suffisantes pour reprendre la construction. Avec la permission des palatins Gwenfrynn de Cassel, la famille Chevignard put s’approprier les terres de Tarves, à la seule condition qu’elle s’engage à finaliser l’édification de la place-forte au nom des Cassolmerois. L’entreprise requérant des investissements majeurs, il fallut vingt autres années avant de voir le château s’élever au coeur du comté des Mille-Barons. À partir de cet instant, les Chevignard furent reconnus comme l’une des principales familles, aussi renommée que respectée, de Cassolmer. Pendant plus d’un siècle, les Chevignard contribuèrent à la protection des frontières occidentales du palatinat contre les incursions sarrens. Tout devait changer au quatrième siècle de l’ère royale.

La misère et le peu d’ambition de la majorité des seigneurs cassolmerois déplurent toujours à André Chevignard. Peu avant la Guerre des deux Couronnes, alors que la question des Désirants -une rébellion paysanne- commençait à se poser, il entreprit un voyage à travers le royaume afin d’étudier les finances et le commerce, domaines méconnus des Cassolmerois. Sa route le mena à Felbourg la Cité où, s’inspirant des réalisations de la Guilde franche d’Ébène, il apprit des meilleurs et empocha des profits non-négligeables dans des entreprises risquées.

Lorsque la Guerre des Désirants éclata pour de bon, André commença à s’investir de plus en plus dans la congrégation des Oblats Hospitaliers de Felbourg la Cité. Après plusieurs dons philanthropiques, il s’y épanouit graduellement. Les horreurs de la guerre et de la pauvreté, il put les côtoyer quotidiennement. Peu à peu, il se forgea sa philosophie : la richesse d’un comté devait primer. Un comté riche était pauvre en souffrances et près du Céleste. Certes, cette vision de “l’écoulement des richesses” ne fit pas l’unanimité chez les modestes Oblats hospitaliers. Pour lui, un seigneur puissant et riche était le meilleur moyen d’améliorer le sort des serfs qu’il possédait.

Après la guerre, André regagna ses terres en Cassolmer. En moyens et détenteur d’un enviable réseau de contacts dans les beffrois du royaume, il n’eut aucun mal à obtenir le titre de baron de Tarves. Dès cet instant, par la foi, l’économie et la politique, il entreprit de réformer son palatinat natal. Avec sa femme Adèle et ses proches parents Alfred, Catherine et Armagnac, il restructura le comté et devint le porte-parole d’une “bienveillante noblesse” en Cassolmer. Graduellement, il étendit son influence jusqu’à Cassel afin d’affaiblir le règne de Maureen Gwenfrynn, palatine sympathique aux anciens Désirants qu’il jugeait indigne de son titre. Toutefois, ses multiples projets devaient rapidement attirer l’attention de l’Ordre des Hirondelles, héritière des idéaux populaires.

En 322, le Symposium des Forts de Cassolmer fit face à un mur. Ses membres, incapables de s’entendre sur l’orientation à prendre pour le palatinat -petite noblesse éclairée ou pouvoir au peuple?, se résignèrent à voir la province tomber en guerre fratricide. Entre les chevaliers de Tarves et les miliciens des Hirondelles, des affrontements d’une violence extrême embrasèrent les landes. Au terme de ceux-ci, les partisans de la noblesse de Chevignard, dépassés en nombre, durent accepter de nommer leur pire ennemi, Archibald Francs-Récifs des Hirondelles, comte-protecteur de Cassolmer. Ce fut pour André le début de la fin.

Dès ce moment, le désormais comte des Mille-Barons prit conscience qu’il ne pourrait jamais faire accepter au peuple aveuglé la sagesse d’une noblesse éclairée. Le jour des Floraisons 323 à Cassel survint l’événement qui allait changer la destinée du palatinat : dans une pluie de pétales et de chants festifs, Maureen Gwenfrynn et sa famille furent assassinés. Initialement, on accusa l’Ordre des Hirondelles, mais les soupçons se tournèrent rapidement vers son frère Hulwyn, lui-même supporté par Chevignard. Le lendemain, Hulwyn, successeur au trône cassolmerois, prenait la place de sa soeur, conseillé d’André. Abandonnant le contrôle des campagnes à la paysannerie, Chevignard et la petite noblesse se replièrent en Cassel. C’est à partir de là que le comte des Mille-Barons devait mener son ultime projet.

En 324, la peste sanglante faisant déjà des ravages dans le reste du royaume apparut massivement à Cassolmer. Dans les campagnes à l’extérieur de Cassel, alors scellée, l’épidémie s’avéra être d’une virulence extrême. Plus que partout ailleurs dans le pays, les morts se comptèrent par milliers tandis que la congrégation de la Compagnie hospitalière échouait à établir un réseau de soins adéquats. Éventuellement, une rumeur commença à circuler : et si quelqu’un finançait cette peste? Après tout, Cassel était épargnée par le mal. Rapidement, les enquêtes confirmèrent cette théorie, plusieurs individus sains tombant mystérieusement malades dans des lieux pourtant sécuritaires quelques jours plus tôt. Néanmoins, les choses en restèrent là.

En 334, vivant entre Cassel et Tarves et incapable de vaincre ses adversaires, Chevignard commit l’impensable. S’alliant avec le Duché des Crânes au nord, il laissa se faire massacrer ses compatriotes en Findest aux mains des Sarrens. Cette déclaration acheva de scinder le palatinat en deux ; les derniers conciliateurs étaient morts. Lors des jours qui suivirent, des centaines de citadins de toutes les classes sociales quittèrent Cassel afin d’éviter le courroux du Céleste en se rapprochant des adorateurs des Ombres. Nul ne souhaitant retomber dans une guerre civile meurtrière, personne ne prit les armes afin de renverser cette décision. Cependant, un matin du mois de décembre, on retrouva le corps inanimé d’André Chevignard dans ses appartements personnels ; incapable de porter le poids de ses dernières actions, l’homme s’était enlevé la vie pendant la nuit. Plus tard, on suggérera que c’était lui qui, considérant la maladie comme une purge céleste, avait propagé la peste sanglante afin d’éliminer les ennemis de la lumière. Jamais il n’avait abandonné sa vision d’une noblesse éclairée aidant le peuple, même s’il s’était égaré dans ses méthodes au cours du chemin.

Le suicide d’André Chevignard fut un plaidoyer de culpabilité aux yeux de nombreux Cassolmerois. Quelques mois plus tard, une foule vengeresse se présenta aux portes du Château-en-Tarves afin de réclamer des comptes. Ernold DuTremble dit le Fort, ami d’André malgré ses incartades et héros du peuple, fut lui-même pris à partie par l’émeute. Les insurgés pénétrèrent dans le château, le pillèrent sauvagement et l’incendièrent partiellement. Jusqu’à la fin de la guerre, personne ne devait tenter de restaurer l’ordre dans la région.

C’est en 346 que le Monarque, désireux de contenir l’instabilité des Mille-Barons, dépêcha sur place un contingent d’un millier de soldats monarchistes menés par une jeune capitaine prometteuse et ancienne Vestale, Estebelle Desruisseaux. Établissant leurs quartiers dans le Château-en-Tarves, considéré comme “maudit” par bien des locaux, les guerriers entreprirent de faire le ménage dans la région. Avec une froideur étonnante, la jeune Desruisseaux exécuta dans le premier mois cent brigands ou sympathisants des criminels. Néanmoins, cette fermeté face au crime était compensée par un sens de la justice aigüe par rapport aux nobles âmes. Ceux qui servaient le Monarque dignement et honorablement méritaient protection et remerciements. Quant aux autres, ils pouvaient bien pourrir dans une fosse commune. Protéger les innocents et châtier les mécréants ; telle était sa devise.

En 352, Estebelle Desruissaux fut l’une des premières militaires du Monarque à se voir confié le commandement d’un régiment royal officiel. Stationné dans le Château-en-Tarves et gardant un oeil sur les pillards de Findest et Ferres de même que sur les malfrats de Cassolmer, le Régiment de Tarves fut l’un des plus actifs du pays. La respectée -mais crainte- capitaine Desruissaux pourchassa tous ceux qui déshonoraient, de près ou de loin, les décrets royaux. Sa cavalerie légère, équipée d’armures légères et de chevaux rapides, était spécialement formée afin d’intercepter les attaques sournoises des malfrats, souvent découvertes à la dernière minute. Si un bailli -Guerar DuTremble- veillait théoriquement à la gestion des environs du château et de l’ancien comté des Mille-Barons et qu’un chapitre de la Foi y menait des enquêtes comme partout ailleurs, tous s’accordaient pour reconnaître que c’étaient les militaires qui faisaient la loi dans la région. Ainsi, ironiquement, après deux siècles d’errance, le Château-en-Tarves avait repris le rôle qui lui était destiné dès sa construction : celui de bastion de la loi et de l’ordre.

En 382, le Symposium des Forts annonça unilatéralement la rupture de ses serments envers la Couronne d’Ébène et s’annonça comme duché indépendant. Cette nouvelle fut un choc pour le Régiment de Tarves, alors entièrement dépendant du financement accordé aux armées royales. Des émissaires et estafettes de Cassel réclamèrent l’affiliation de la région au Symposium des Forts, mais, à la surprise générale, la capitaine Desruisseaux balaya ces doléances du revers de la main. À la place, elle tourna ses efforts vers la Cité d’Yr et les palatinats fidèles au trône d’Yr -Laure, Avhor, Salvamer, Sarrenhor et Pyrae- pour renouveler ses ententes de financement. À l’automne 382, dame Desruisseaux fut sacrée “Chevalier protectrice de la Foi” par la Divine elle-même. Forte de cette reconnaissance, elle réorganisa le régiment royal afin d’en faire une institution militaire entièrement indépendante : L’Ordre des chevaliers en Tarves. Dédié à la protection de l’ancien comté des Mille-Barons, indépendant de toute influence des autorités cassolmeroises, financé par des intérêts étrangers au duché et, surtout, dédié à la protection des victimes d’injustice et de déshonneur partout dans l’est du continent, cet ordre chevaleresque est la bête noire des oligarques et seigneurs cassolmerois.

VIII.MARCHE DE CASTEVAL

Dépendance du puissant duché de Fel et dernier vestige de l’expansion felbourgeoise lors de la Guerre de l’Avènement jusqu’en 382, la Marche de Casteval est redevenue partie intégrante du duché de Cassolmer. Région stratégique pour les Laurois, Salvamerois et Cassolmerois, la vallée de Casteval est l’objet de convoitise de nombreux seigneurs de guerre et marchands devant y transiter pour traverser le continent d’est en ouest.

De nos jours, c’est le Marquis Ashkan Rai, fils de la Comtesse de sang Aishwarya Rai et du haut marchand de Fel Gustaf Aerann, qui règne d’une poigne de fer sur l’antique citadelle. Élevé à ce statut par la famille Aerann de Fel à l’époque, il devait auparavant partager son pouvoir avec son frère jumeau Antonin Aerann. Or, il fut libéré de son joug à l’été 380 lorsque ce dernier fut empoisonné lors du mariage entre le duc de Fel Friedrich Aerann et la duchesse de Laure Vilda Lacignon. Menacé par les hordes lauroises et sarrens cherchant à libérer Laure de toute influence felbourgeoise, le Marquis fit officiellement défection pour rejoindre le Symposium des Forts et assurer sa survie. Rai, réputé pour sa personnalité imprévisible et martiale, impose le respect par la peur chez ses sujets.

-Géographie-

Des berges orientales de la Laurelanne aux flancs des monts du Val-Follet, le vaste comté de Casteval et Vallon occupait autrefois le coeur géographique du royaume. Historiquement divisée en trois comtés bien distincts -Vallon et Vilem en Laure et Cellryn en Cassolmer-, cette entité politique était le résultat direct des tractations politiques et des conquêtes militaires qui survinrent au début de la Guerre de l’Avènement. Ainsi, dès 324, ce territoire fut sous la dépendance directe du duché de Fel, scindant littéralement l’ancienne province lauroise en deux régions -nord et sud-.

Or, en 380, cette entité unique fut scindée lors des négociations découlant du mariage entre le duc Friedrich Aerann de Fel et de la duchesse de Laure Vilda Lacignon. Tandis que le comté de Vallon était officiellement cédé au duché de Laure, Casteval demeurait sous le giron felbourgeois en tant que “Marche archiducale”. C’est cette marche contrôlant le Val-Follet et sa citadelle principale jusqu’au lac du Val qui rejoignit Cassolmer en 382 pour former l’actuelle Marche de Casteval. Depuis près d’un demi-siècle, la région vit donc dans l’instabilité inhérente aux populations disparates qu’elle abrite. Felbourgeois ayant quitté le régime Aerann au début du siècle, Laurois n’ayant guère les moyens de quitter leurs terres, Cassolmerois descendant des anciennes lignées locales et Pyréens ayant fui le cataclysme de feu de Pyrae en 323, ne parvinrent jamais à vivre ensemble harmonieusement. Ces tensions sociales n’étaient pas le fruit du hasard ; dès que les exodes vers la région débutèrent, la comtesse affiliée à Fel, Aishwarya Rai, affirma haut et fort qu’elle ne croyait aucunement en cette cohabitation commune et pacifique. Elle préféra donc diviser de force les communautés afin d’éviter tout conflit ouvert. Si elle réussit à empêcher des guerres fratricides sur son propre territoire, elle sema malheureusement du même coup les germes de la haine et de la méfiance parmi ses sujets. Plus tard, son fils, Ashkan Raï, honora son oeuvre en utilisant toute sa puissance militaire pour soumettre à son autorité -par la violence et la brutalité si nécessaire- les dissidents à son régime.

À l’est, dans les vallées rocailleuses du Val-Follet, s’élève ainsi la citadelle de Casteval et son territoire. Forteresse maudite depuis des siècles, Casteval est une redoutable place-forte guettant le passage des caravanes marchandes, des troupes armées et des délégations diplomatiques.. Aujourd’hui, c’est le Marquis Ashkan Rai qui occupe ce bastion avec sa garde personnelle. Grâce à l’extraction de cuivre des mines de Cellryn à proximité, un afflux de fonds suffisant permet à ses forces de subsister malgré une très faible taxation de la marche en général. Grâce aux ressources en provenance du comté de Peyguevan et au financement du Pacte d’Agisborough en échange de la protection des frontières, il est assuré d’un approvisionnement régulier pour ses armées.

-Histoire-

L’histoire tourmentée de Casteval remonte bien au-delà de la fondation du royaume d’Ébène. Les antiques documents soutiennent en effet que ce territoire était, lors de l’ère de l’Avant, le domaine de la famille Torrense ayant pour armes la citadelle entre deux monts et pour devise “Vers les cieux”. Or, l’histoire des Torrense se termina dans la tragédie. On raconte que, lors d’un banquet tenu en l’honneur de sa fille, un seigneur Torrense de Casteval fit ébouillanter à l’huile chaude en plein repas une délégation de représentants des Mérivar de Salvar. Alors que ces derniers leur prêtaient leur entière confiance, les Torrense trahirent donc le pacte du vin et blasphémèrent contre le Céleste et l’humanité. La rumeur de cette félonie se propagea promptement dans les rues de Salvar et, en l’espace de quelques semaines, une coalition d’armées en provenance des quatre coins des terres se dressait devant les murs de Casteval. Cependant, le Céleste avait déjà jeté son dévolu sur les damnés de la ville ; la peste rouge avait frappé de plein fouet les serfs et les vassaux des Torrense, laissant dans son sillage un cortège macabre. Les seuls qui survécurent au fléau et allèrent s’établir à l’ouest -à Felbourg et Laure- furent ceux qui fuirent le château lors du banquet dans l’espoir d’obtenir le pardon du Céleste. Nul ne devait plus prononcer le nom des Torrense avant des siècles.

Le comté de Casteval et Vallon fut pendant longtemps le résultat de l’amalgame improbable de trois comtés historiques du coeur du royaume : Vallon et Vilem en Laure, et Cellryn en Cassolmer. Par les infatigables mécanismes de la Guerre de l’Avènement, ces territoires tombèrent l’un après l’autre sous la coupe du duché de Fel, laissant pendant plus d’un demi-siècle cette vaste région comme une dépendance du puissant duché occidental et liant son histoire à celle de Laure.

Fort de ce contrôle, en 323, après de délicates tractations entre les autorités lauroises et les exilés pyréens représentés par la dénommée Aishwarya Rai, le comté de Vilem fut officiellement octroyé aux insulaires de la Vaste-Mer. Menacés par l’éruption imminente du volcan Iniraya, ceux-ci trouvèrent refuge en ces terres malgré la réticence de nombreux Républicains de Gué-du-Roi. Or, à la suite d’un mystérieux périple dans la forêt d’Ébène et après des rixes avec ses homologues laurois qui multipliaient les injures à son endroit, dame Rai, désormais comtesse de Vilem, offrit subitement son allégeance à l’Oracle Ferval de Fel et prit le contre-pied des partisans d’Élémas V et du Guérisseur couronné. Ce premier retournement allait sceller le sort funeste du palatinat de Laure.

Percevant dans l’association avec ces Pyréens en exil une source de puissance politique et militaire, les Aerann de Fel offrirent à la comtesse l’année suivante un mariage avec l’un de leurs plus éminents représentants, le riche industriel Gustaf Aerann. Cependant, les ratifications de cette alliance historique allaient être entachées par le “Massacre de Rosenviel”. Effectivement, le lendemain de l’arrivée d’une cohorte d’insulaires originaires du comté d’Aliare en Pyrae, Aishwarya ordonna à sa fidèle générale, Samah Zafari, de massacrer tous ses opposants politiques récemment débarqués à l’ouest de Vilem. En une seule journée, près de deux mille réfugiés cherchant une terre d’asile furent mis à mort sur les berges de la Laurelanne. Leurs corps ensanglantés furent jetés dans les eaux froides de l’affluent, faisant rougir le fleuve jusqu’à Gué-du-Roi au nord. Dès ce jour, il apparut à tous que l’esprit de la Comtesse de sang souffrait d’un mal profond et dangereux.

En 325, en pleine guerre, Aishwarya donna néanmoins naissance à des jumeaux : Antonin Aerann et Ashkan Rai. Antonin, l’aîné fut dès lors désigné pour régner sur Vilem tandis que son cadet devait le servir à titre de bras droit et général. Leur territoire, alors plutôt circonscrit, était toutefois destiné à prendre une envergure insoupçonnée.

En 330, pendant que les Royalistes et Républicains se livraient des escarmouches en périphérie de Laure, Fel passa enfin à l’offensive. Protégés par une haute muraille au sud de son territoire et par les flottes du Duché des Crânes sur mer, les Felbourgeois n’avaient guère à craindre les invasions directes. Grâce à un pont de barques construit sur la Laurelanne entre Vilem et les Salimes, plus de trois mille chevaliers et fantassins lourd Aerann débarquèrent en Laure. Menés par Eckhart I Aerann, chef de guerre redoutable et frère du défunt duc Aldrick, ces guerriers d’élite armés des équipements produits dans les Forges en Vaunes se lancèrent à la conquête du comté de Vallon. Ceux-ci ne rencontrèrent qu’une faible résistance, les armées de la comtesse Emma Apfel ayant quitté les lieux au déclenchement du conflit. Minutieusement, Eckhart I sécurisa chaque fortin. Or, les Felbourgeois ne s’arrêtèrent pas aux frontières de Cassolmer et s’aventurèrent en Cellryn où se dressait la citadelle restaurée de Casteval.

Il apparut au comte cassolmerois des lieux, François Lebouthilier, que les Felbourgeois convoitaient son domaine afin de finaliser un lien terrestre direct entre Fel, le Duché des Crânes et le clan Ferres des Plaines libres. Conscient qu’il ne pouvait interrompre la marche de ces hordes suréquipées, le Cassolmerois offrit à l’Aerann de mener des pourparlers, mais ce dernier les refusa. Le Felbourgeois ne pouvait tolérer un potentiel traître sur ses flancs et lança l’assaut sur la citadelle. Le siège ne fut que de courte durée. Lors d’une attaque d’une violence extrême, les assaillants firent exploser les portes du bastion et s’y engouffrèrent. Eckhart I Aerann fut blessé à mort par une flèche tandis qu’il mena ses armées. François Lebouthilier n’avait d’autres choix que de sonner la retraite et s’enfonça, avec tous ceux qu’il pouvait sauver, dans d’anciens souterrains miniers s’étendant sous le bastion. Le lien terrestre entre Fel et ses alliés était établi et Gustaf et Aishwarya se partageaient le contrôle de la région.

Dans les années qui suivirent, tandis que Gustaf voyageait perpétuellement entre Felbourg la cité et Casteval, Aishwarya mit en branle ses politiques répressives. Séparant la nouvelle entité politique en quatre cantons, elle força le déplacement des populations disparates -Pyréens, Felbourgeois, Laurois et Cassolmerois- afin d’empêcher toute mixité sociale. Ceux qui osaient se dresser contre elle étaient sauvagement exécutés publiquement. Ironiquement, ce fut le canton de Jahan, majoritairement pyréen, qui souffrit le plus de cette répression, Samah Zafari s’assurant d’étouffer toute résistance.

En 346, Gustaf Aerann fut empoisonné lors d’un banquet donné en l’honneur des 21 ans de ses fils. Les enquêtes ne permirent guère de débusquer de coupables, mais les théories fusèrent de toutes parts : certains accusèrent sa femme aux comportements erratiques, tandis que d’autres pointèrent son fils aîné, réputé pour son ambition démesurée. Dans tous les cas, tous étaient d’accord pour dire que la mort de Gustaf Aerann était la goutte de trop pour la Comtesse de sang. Incapable de jongler avec cet assassinat, elle légua son titre à Antonin et quitta les terres de Casteval avec l’une de ses dames de cour, Shae Ellisar. Ce fut la dernière fois que les citoyens et les nouveaux dirigeants virent dame Rai. Antonin et son frère Ashkan se séparèrent officieusement le pouvoir, le premier régnant politiquement à partir du canton de Celastrus Scandens à l’ouest et le second maintenant les forces armées à Casteval.

Cette division des pouvoirs perdura jusqu’en 380, année de l’union maritale entre le duc Friedrich Aerann de Fel et la duchesse Vilda Lacignon de Laure. Afin de sceller l’alliance entre les deux familles et provinces, une réorganisation symbolique des territoires fut conclue. Tandis que le comté de Vallon était rétrocédé au duché historique de Laure, la Marche de Casteval gagnait son indépendance en tant qu’entité politique vassale de Fel. Le jour où un héritier naîtrait de cette union, Casteval deviendrait “Marche archiducale”. Or, jamais cette clause ne put être mise en action, les aléas de l’Histoire en voulant autrement.

Le Marquis Rai, époux de la baronne lauroise de Lindenbourg Marianne Crevoisier, semblait avoir hérité de l’instabilité psychologique et des penchants violents de sa mère. À l’été 381, Laure était considérablement affaiblie après deux saisons de guerre civile et de menaces d’invasion felbourgeoise. Saisissant l’opportunité qui se présentait à lui, le général de Casteval mobilisa ses troupes et entreprit de reconquérir le comté de Vallon et ses environs. Nul ne sait s’il agit de la sorte sur ordre du duc de Fel ou de sa propre initiative, mais en quelques semaines les légions écarlates déferlaient dans le coeur laurois, du lac de Val jusqu’à la Laurelanne. Le triomphe d’Ashkan Raï fut toutefois de courte durée. Dans le sud de la province, le Protecteur Horatio Torrig, représentant les intérêts de la famille régnante, scella une entente avec les Sarrens ayant violemment annexé le comté de Namur. Le meneur de la horde, Isaac Azraki, fut reconnu comme Laurois par le sang de sa mère née Marigot, et présenté comme un authentique laurois. Plusieurs conditions encadraient cette alliance, mais la principale était la promesse de libération des terres conquises dans les comtés de Vallon et Bleu-Comté par le Marquis Ashkan Raï de Casteval.

Aussi rapidement que les troupes de Raï avaient annexé les territoires laurois, les Sarrens les libérèrent dans une chevauchée effrénée. La comtesse renégate de Vallon, Rayah Raï, fut capturée dans le bourg de Celastrus Scandens et décapitée sur la place publique avec sa garde personnelle par les Sarrens. Avec une brutalité égalant celle de la Comtesse de Sang, les cavaliers repoussèrent les envahisseurs en traquant, pourchassant et exécutant les soldats tardant à fuir leurs positions et les sympathisants -souvent Pyréens- d’Ashkan Raï. La charge des Sarrens les mena jusqu’aux portes de la citadelle de Casteval. Comme bien d’autres armées auparavant, les hauts murs du bastion maudit les arrêtèrent net. Pendant près d’une centaine de jours, les assaillants menèrent le siège et tentèrent de déloger le général de ses retranchements, mais rien n’y fit. Ils se résolurent donc à mener une guerre d’attrition et à attendre l’épuisement des vivres des défenseurs. Au 43e jour du printemps, Ashkan, sombrant lentement dans la paranoïa, condamna sans procès son épouse Marianne Crevoisier, baronne de Lindenbourg, sous prétexte de conspiration, puis la fit prendre aux murs de la forteresse. Visiblement abandonnée par ses supérieurs de Fel, Casteval était seule dans la bataille.

Ce fut le Symposium des Forts, avec l’appui financier du Pacte d’Agisborough, qui vola au secours d’Ashkan Raï à la fin du printemps. Casteval étant avant la Guerre de l’Avènement un territoire cassolmerois et Cassel ne pouvant tolérer d’être encerclée au sud comme à l’ouest par des hordes sarrens, l’assemblée offrit au général Raï de faire officiellement défection auprès de ses anciens maîtres felbourgeois et de rejoindre ses rangs. Peu après que le Pyréen eut accepté cette proposition, une armée de pillards de Bois-Blancs, des reîtres de Caderyn et de mercenaires sans bannière fut rassemblée à l’est du Val-Follet. Dès que la nouvelle de cette levée parvint aux armées lauroises et sarrens, elles décidèrent d’abandonner leurs prétentions sur Casteval et de se concentrer sur la consolidation de leurs positions à Laure, alors menacée par des avancées de Fel le long de la Laurelanne. À l’été 382, Ashkan Raï fut reçu à Cassel comme un héros et déclaré “Cassolmerois de coeur”. Depuis, celui-ci jouit du prestigieux titre de marquis de Casteval et jongle difficilement avec sa position précaire ; détenteur d’une puissance militaire indéniable méritant respect, il ne peut qu’écouter patiemment et humblement les exigences de ceux à qui il doit sa survie. Pour canaliser sa rage latente et assouvir ses pulsions sanglantes, la rumeur veut qu’il ait restauré les antiques donjons et salles de torture sous la forteresse maudite…

IX.ACADÉMIE MILITAIRE POPULAIRE EN FINDEST

L’Académie militaire populaire de Findest est le chef-lieu de formation militaire où un individu, peu importe sa naissance ou sa richesse, peut acquérir les connaissances théoriques et pratiques de la guerre sans s’engager dans les armées régulières. Autour de l’institution menée par l’Écuyère Anaw Mellowen, une véritable ville du nom de Bourg-en-Findest a pris naissance au fil des décennies. Avec l’autorisation de Cassel, un territoire correspondant à l’ancien comté de Findest fut confié à l’académie en remerciement de ses services.

L’existence de l’institution s’articule autour des savoirs militaires, indépendamment de l’origine des Ébènois qui y résident. Si quelques rixes mineures y éclatent parfois entre individus de provenances disparates, tous et toutes reconnaissent le caractère neutre de l’endroit dont le seul et unique objectif est de dispenser connaissances et entraînement à ceux et celles qui les recherchent. Cette vocation officielle dissimule un secret bien mal gardé voulant que l’académie soit le site privilégié d’entraînement des combattants du peuple et révolutionnaires.

-Géographie-

Entre les deux branches de la Rivière aux Alleux en Cassolmer se dresse l’Académie militaire populaire de Findest. Malgré la petitesse du territoire dépendant directement des autorités de l’institution, l’Académie conserve son indépendance depuis le début de la Guerre de l’Avènement. Initialement, l’endroit se résumait aux bâtiments principaux de l’école et à ses terrains d’entraînement qui n’étaient alors que de simples plaines défrichées. Or, au fil des années, l’Académie devint une véritable ville, Bourg-en-Findest, ayant tout ce qu’il lui faut pour veiller à sa propre subsistance. Au nord et à l’est s’étendent des quartiers disparates dont l’aménagement ne fut guère l’objet d’une planification fine. Cependant, à l’ouest et au sud, où se rassemblèrent naturellement des réfugiés spécialistes -architectes, maçons, menuisiers, ingénieurs, etc.-, les quartiers et chaumières sont merveilleusement organisés.

Néanmoins, ce qui fait la fierté de Bourg-en-Findest en dehors de son académie et des enseignements qui y prévalent, ce sont ses Conseils des Guerres. Équivalents des assemblées de quartiers dans les cités marchandes, ces regroupements accueillent tous les adeptes, amateurs ou professionnels, des arts de la guerre. Deux fois par semaine, vétérans de guerre, aspirants soldats, officiers, stratèges et simples roturiers se rassemblent en divers lieux de la ville afin d’y discuter de tactiques et de stratégies. Réunion après réunion, ils élaborent pour le pur plaisir de la chose des plans de bataille. On y répond alors à des questions hypothétiques : Comment réagir si Bourg-en-Findest était pris d’assaut par les Sarrens? Où évacuer le peuple si le Bois aux Serfs était incendié? Comment contrecarrer une salve d’artillerie sur les fortifications de la ville? Le résultat de ces discussions est systématiquement préservé par la suite dans les archives de l’Académie où les étudiants et formateurs pourront s’en inspirer dans le futur. C’est grâce à ceux-ci que les murs ceinturant la cité furent améliorés au fil des années ou que les services de sapeurs pompiers furent créés. Pour les spécialistes de l’Académie, l’inspiration peut venir de n’importe où. Il convient donc de tendre l’oreille en permanence.

La forêt ceinturant Bourg-en-Findest, surnommée le Bois des Serfs, abrite de nombreux bâtiments, parfois incomplets, servant à l’enseignement de manoeuvres militaires ou de cibles pour les artificiers en herbe apprenant à manier les engins de guerre. C’est dans ces bois aux arbres touffus que se cachent aussi plusieurs cohortes de brigands sans foi ni loi. Tolérés par l’Académie, ceux-ci concentrent surtout leurs activités dans l’est de Cassolmer et au nord de Bourg-en-Findest. Habituellement, ces malfrats ciblent prioritairement les marchands voyageurs suffisamment imprudents pour s’aventurer trop près de la forêt. De mauvaises langues vont même jusqu’à suggérer que la participation aux raids de ces brigands est l’ultime test pour certains apprentis de l’Académie, pour plusieurs de futurs révolutionnaires partisans du droit du peuple.

-Histoire-

C’est en 323, dans le chaos qui suivit la prise du trône par le Guérisseur couronné, que l’Académie militaire des Hirondelles fut fondée. À l’origine, celle-ci devait être construite sur les Îles d’Elfeand, bien à l’abri de l’influence de Cassel. Toutefois, la mort par poison d’Archibald Francs-Récifs lors de l’ultime Sommet d’Yr la même année chamboula les plans des partisans du peuple. Incapable de convaincre la fille du défunt, Aideen, de mettre fin à son plan de fermer les frontières des Îles, le comte de Findest, Constant Blanchêne, s’empara du projet, ce qui suscita de nombreuses réactions dans tout le palatinat. L’objectif initial de l’homme était de créer un contre-pouvoir militaire qui pourrait tenir en échec les forces du nouveau seigneur-palatin cassolmerois de l’époque, Hulwyn Gwenfrynn, et de ses alliés hostiles aux requêtes et doléances des Hirondelles.

Cependant, l’épidémie de Peste Rouge qui ravagea le royaume entre 323 et 325 eut presque raison de l’Académie avant même qu’elle ne soit mise sur pied. Pendant cette période, les morts, mais aussi les sympathisants fuyant vers les Îles en recherche de sécurité, empêchèrent la nouvelle institution de mettre en branle ses opérations militaires. Ne pouvant débuter les cours et formations, les volontaires de l’Académie se déployèrent donc plutôt aux côtés des soigneurs de la Compagnie hospitalière présents dans la région, maintenant l’ordre près des centres de quarantaine établis dans les temples et levant des bûchers pour purifier les corps des défunts.

Dès la fin de l’épidémie, Constant Blanchêne, son vieil ami Wilhelm qui avait le contrôle de presque tous les commerces illicites de la région, et sa cousine par alliance Concise Sanspitié, mirent les bouchées doubles afin de faire de l’Académie un endroit où tous les Cassolmerois pourraient s’entraîner au maniement des armes, aux combats en formation et aux combats moins nobles comme la guérilla ou les raids. Pendant des années, l’institution forma des centaines et des centaines de sujets cassolmerois, offrant au pauvre peuple les instruments de la protection que lui niait ses élites. Même Cassel, hostile à l’entreprise, y envoya certains de ses officiers qui, profitant du peu de contrôle des candidatures, sabotèrent à répétition les projets plus ambitieux de l’Académie.

En 331, lorsque Casteval tomba aux mains des forces felbourgeoises, de nombreux volontaires furent envoyés en renfort au comte François Lebouthilier afin de l’aider à ralentir la progression de l’envahisseur dans la région de Cellryn. Le comte le rendit d’ailleurs bien à l’Académie en envoyant ses propres officiers participer aux formations des milices du peuple. Quand il apparut évident que Casteval et les environs ne pourraient être repris aux mains de l’ennemi, Lebouthilier déménagea sa cour à l’Académie, contribuant à augmenter le rayonnement de l’institution et la taille du bourg qui commençait à naître à sa périphérie.

En 334, les chevaucheurs des Plaines libres -les clans des Vors et Ferres- lancèrent un assaut massif sur le comté de Findest, à l’ouest du territoire cassolmerois, afin de créer un lien terrestre avec leurs alliés salvamerois du duché des Crânes. En réponse à cette offensive, les milices de l’Académie furent déployées aux côtés des comtes Blanchênes et Lebouthilier afin de repousser l’invasion. Isolés et sans support des autres comtes cassolmerois (Cassel et le comte André Chevignard refusant d’aider leurs compatriotes), plusieurs firent remarquer aux résistants leur infériorité numérique face aux hordes des steppes. Néanmoins, le comte de Findest n’en fit qu’à sa tête et perdit la vie sur le champ de bataille dès les premiers affrontements. Peu de temps après, ses alliés hissèrent le drapeau blanc. Les Sarrens confirmèrent alors leur poigne sur le territoire au nord de la Rivière aux Alleux en Findest et acceptèrent que l’Académie militaire se déplace au sud. Toutefois, celle-ci devait changer son nom. Effectivement, les chevaucheurs se réclamaient eux aussi des Hirondelles et refusaient que l’organisation utilise ce nom. L’idéal des Hirondelles en Findest ayant perdu de son lustre au fil des années, la condition fut acceptée et on adopta le nom d’Académie militaire populaire de Findest.

Au fil des ans, l’Académie militaire populaire de Findest gagna en prestige, mais c’est en 352, lorsque le Monarque fonda l’armée royale et que les armées personnelles des nobles du royaume furent à toute fin pratique démantelées, que la réelle expansion débuta. De nombreux chevaliers et militaires, se trouvant privés de leurs sources de revenus, vinrent s’installer dans les plaines et forêts autour de l’institution. Ceux et celles désirant en apprendre plus sur le service militaire sans pour autant s’engager dans l’armée royale pouvaient désormais fréquenter l’Académie pendant quelques années. Tel fut le cas de l’actuelle Écuyère (titre accordé à la rectrice en signe de d’humilité) de l’endroit, Anaw Mellowen. Désormais âgée d’une cinquantaine d’années, Mellowen était dans sa jeunesse au service de la garde palatine de Cassel en tant que chevalier lors de la Guerre de l’Avènement. Or, devant la fourberie des seigneurs de la capitale, elle abandonna tous ses serments et intégra les rangs de l’Académie de Findest. De fil en aiguille, elle prouva sa dévotion envers les serfs et étudiants de l’endroit, tenant souvent tête à des ordres envoyés par la Couronne de la cité d’Yr elle-même. Au fil du temps, une véritable ville fondée sur la tradition militaire et les tactiques populaires s’éleva dans la région. Au printemps 382, au terme de longues pérégrinations, des centaines d’exilés yriotes ayant échappé au soulèvement d’Yr l’année précédente se virent offrir terres et éducation sur le territoire de l’Académie, contribuant au renforcement des prétentions populaires -voire populistes- de l’institution. Certains suggèrent même que le Journal du Renard, imprimerie aux tendances révolutionnaires originaires de Havrebaie, serait derrière la rédaction et la publication de nombreux manuels disponibles dans les salles de cours de l’endroit.

Aujourd’hui, peu d’organisations peuvent prétendre avoir les effectifs suffisants pour s’en prendre à la bourgade fortifiée et ses dépendances.