Histoire d'Ébène - Projet Enclave

Histoire d'Ébène

HISTOIRE GÉNÉRALE D’ÉBÈNE

Le présent recueil fut complété en l’an 378 de l’ère royale. Cette ère royale -notre ère- n’est toutefois que la dernière d’une longue succession d’époques dont le souvenir nous échappe dans ses détails. Bien qu’il me peine de l’avouer, le fléau du Sang’Noir et la Longue Année qui lui succéda occasionnèrent la perte d’une quantité faramineuse d’écrits des temps anciens, ne laissant pour satisfaire les esprits que les légendes anciennes et les récits familiaux. Telle l’aurore s’imposant à l’aube en apportant une lumière toujours plus pure sur la création, l’étude de notre histoire constitue un passage graduel du confus au discernable. Gardez donc cet avertissement à l’esprit lorsque vous explorerez les prochaines lignes.

Le récit des temps précédant l’arrivée des hommes sur Célès nous est parvenu essentiellement par l’entremise de deux sources : les chants d’Édarianne et le Recueil des Témoins, plus précisément grâce aux témoignages de Gaspard l’Ancien et d’Aurèle d’Avhor. Heureusement, les concordances entre les deux récits aux origines distinctes laissent croire que nous pouvons y déceler les vestiges d’une vérité primordiale dont nous avons perdu la trace.

Les chants d’Édarianne sont, pour les chevaucheurs de Sarrenhor, des héritages reçus de leurs aïeuls et transmis oralement de père en fils ou de mère en fille, tout dépendant du chant en question. Selon les légendes, ils auraient été déclamés pour la première fois par Édarianne, l’une des matriarches fondatrices du peuple des plaines. La poète, traversant alors les tribulations d’un monde en proie au chaos et au changement, offrit à ses enfants l’histoire de ceux que jamais ils ne pourraient connaître. Elle ouvrit une fenêtre sur les ruines d’un temps révolu qui, encore de nos jours, émerveille ou effraie ceux qui y dirigent leur attention.

Le témoignage d’Aurèle d’Avhor, pour sa part, constitue l’un des trois textes fondateurs du « Recueil des Témoins ». Ayant connu et côtoyé le Roi-Prophète au début de notre ère, Aurèle, originaire des campagnes de Vêpre, consigna dans ce récit les leçons que lui inculqua son divin précepteur. Le « Témoignage des ombres », tel qu’il l’intitula, relate ainsi la création de Célès et l’emprisonnement de l’Enchaîné. Gaspard l’Ancien, quant à lui, grâce à son « Témoignage de l’Avènement », nous offre une vision des origines de l’ère royale. C’est en combinant la sagesse d’Aurèle d’Avhor, de Gaspard l’Ancien et d’Edarianne que nous obtenons un portrait de ce que l’on appelle le “Foisonnement”.

Avant le royaume d’Ébène, avant l’Homme et avant même la création de Célès, reposait dans un abîme infini celui qui jamais ne fut nommé. Drapé d’obscurité et baignant dans les ténèbres les plus opaques, l’Innommable persistait en son existence, se contentant d’engendrer sans fin de nouvelles ombres. Or, les ténèbres, lorsqu’elles sont absolues, font miroiter à celui qui y est plongé des illusions insoupçonnées. Illusions qui, si l’on y prête suffisamment foi, deviennent réalités. C’est dans cette situation bien particulière qu’apparut à l’esprit de l’Innommable le mirage de Célès, terres et mers de magnificences et de diversités.

Pris d’un amour soudain et irrépressible envers cette création -sa création-, l’Innommable se résolut à la faire croître indéfiniment. De son gouffre sans fond, il multiplia alors ses créatures sans se soucier de préserver la subtilité initiale de son illusion. Et de fait, l’avidité d’un coeur en mal de l’objet de son désir étant bien mauvaise conseillère, il engendra successivement les plus magnifiques prestiges et les pires horreurs : la brise d’été se perdit dans l’ouragan, le feuillage verdoyant du chêne demeura inconnu au troglodyte des cavernes et la fragile fleur d’été fut fauchée par des grêles impromptues. La jalousie de l’Innommable était sans borne, autant dans ses réussites que dans ses échecs.

Alors survint l’imprévisible. De la rencontre des consciences qui naquirent des ombres jaillit une nouvelle illusion propre aux créatures plongées dans l’obscurité : le rêve d’une lueur, faible mais perçante, déchirant le voile sombre. D’un brasillement hésitant présent seulement dans l’esprit des vivants, cette lueur gagna en intensité et en réalité et se fit scintillement. Lorsqu’elle devint enfin illumination, elle vînt à l’existence sous le nom du Lumineux et entreprit de façonner les ténèbres qui l’environnaient. Son espoir était simple et pur : séparer les ombres, les nommer et les embellir en l’honneur de son ultime créateur, l’Innommable. Cette période fut connue comme le Foisonnement, car de l’oeuvre du Lumineux combinée à l’ambition dévorante de l’Innommable surgit une fabuleuse diversité d’êtres, vivants ou non.

En ce temps, alors que nul homme ne foulait son sol, Célès était partagée entre quatre peuples désormais éteints. Chacun, à sa façon, parvenait à altérer les éléments fondamentaux à l’aide d’une magie aussi redoutable que mystérieuse. Dans les sommets des monts Namori, les Hauts-Sorciers maîtrisaient les vents et projetaient sur terres et sur mers des tempêtes aux proportions inouïes. Dans les mers de glace et d’émeraude, les Néréions pourchassaient les abominations des profondeurs et invoquaient des tsunamis qui engloutissaient des îles entières. Dans les forêts denses et sauvages, les Macassars communiaient avec la faune et la flore afin de contraindre les visiteurs inopportuns à éviter leurs territoires. Enfin, dans les dédales naturels s’enfonçant loin en dessous des racines des montagnes, les Gardes-Feu cultivaient des brasiers qui, sans avertissement, consumaient les entrailles de ce monde en y faisant déferler des rivières incandescentes. Ces quatre civilisations, parmi tant d’autres qui périrent sans laisser de trace, se vouèrent à d’innombrables guerres, non par désir de conquête ou par soif de pouvoir, mais dans l’espoir d’émerveiller l’Innommable par leurs prouesses.

Des millénaires durant, Célès menaça ainsi de s’écrouler sous les coups de la magie originelle et des ambitions insatiables de son créateur. Seule l’intervention du Lumineux parmi les ombres prévenait l’émergence de nouvelles horreurs ou de puissances destructrices. C’est sa main qui mit un terme au Foisonnement.

Malgré tous les efforts du Lumineux pour assurer la pérennité de Célès, les engeances que l’Innommable avait produites avant son apparition ne pouvaient être contrôlées. Bien sûr, la majeure partie des animaux, végétaux et énergies naturelles ne représentaient aucun danger. Toutefois, les arts mystiques maîtrisés par les races conscientes constituaient des écueils de la création et ne pouvaient être tolérés par le Lumineux. Malheureusement, en dépit de ses efforts sincères et bienveillants, ce dernier ne parvenait pas à démontrer à l’Innommable la futilité des exploits obtenus par l’utilisation de la magie. C’est donc l’âme en peine et l’esprit tourmenté que le Lumineux décida de sauver Célès à sa façon.

Profitant de la confiance que lui prêtait l’Innommable, le Lumineux enferma le père de toute chose dans une cage scintillant d’une sublime lumière. Alors que l’être de ténèbres le questionnait sur ses intentions, le Lumineux l’enchaîna à l’aide de rayons du Soleil. Lorsqu’il eut achevé sa triste besogne, le Lumineux annonça sans joie à l’Enchaîné -tel était son nouveau nom- que, dorénavant, nulle ombre ne devait plus quitter son gouffre sans d’abord être filtrée par les échancrures de la prison immaculée ; le Lumineux aurait droit de regard sur toute nouvelle création de l’Enchaîné. Pour le bien de sa création, le premier être devait accepter de soumettre ses pulsions erratiques à la structurante rationalité du Lumineux. Évidemment, ce marché imposé déplut à l’être sombre qui, depuis ce jour, cherche à briser ses liens et multiplie les ombres nouvelles. Heureusement, les liens de l’Enchaîné sont puissants et nulles ténèbres n’atteignent notre monde sans d’abord être assujetties à la volonté du Lumineux.

Après cette difficile épreuve, le Lumineux surgit du gouffre obscur de l’Enchaîné et, dans un mouvement inéluctable, projeta un éclair flamboyant qui dissipa la magie des premières races. En un instant, Célès toute entière baigna dans une lumière absolue qui altéra ses fondements. Dans un second mouvement, le Lumineux sema aux quatre vents une nouvelle créature -l’Homme- et lui fit don de l’ambition, de l’amour-propre et, surtout, du libre-arbitre. Il commanda aux Hommes, en guise de remerciement à son endroit, de voyager sur Célès, de la peupler et d’y édifier des nations où la prospérité et la paix perdureraient pour des millénaires. Finalement, dans un troisième mouvement, le Lumineux s’éleva dans l’azur et devînt le Céleste.

Ingénieux et portés par un appétit vorace pour les conquêtes, les Hommes changèrent le visage de Célès. Les autres races, privées de leurs pouvoirs mystiques, ne surent comment jongler avec ces nouveaux venus qui, contrairement à elles, n’avaient aucune considération pour l’Enchaîné. Même si jamais l’humanité ne manipula la magie, elle découvrit rapidement comment forger le fer, dompter les mers et faire fructifier la terre. Lorsque les premières races durent faire face à celle-ci, elles découvrirent que la faiblesse naturelle des derniers-nés était largement compensée par leur audacieuse aptitude à s’approprier leur environnement. Inévitablement, les premières rencontres dégénérèrent et entraînèrent le monde dans une ère de guerres et de massacres.

Bien que nous n’ayons aucune certitude à ce sujet, les premiers hommes ayant foulé le sol de notre territoire provenaient de lointaines contrées. Trois invasions permirent la colonisation définitive de nos terres et l’éradication des enfants de l’Enchaîné. Tout d’abord, originaires des immenses plaines s’étendant au sud des monts Namori, arrivèrent les Enfants d’Arianne. Sous les ordres de leur matriarche, ils traversèrent les montagnes sauvages et déclenchèrent les hostilités contre les Hauts-Sorciers. Ces derniers, dépouillés de leur magie des vents, ne présentèrent qu’une résistance symbolique et furent brutalement écrasés. Selon les chants d’Édarianne, fille de la matriarche, les vainqueurs allèrent, au nom du Céleste, jusqu’à jeter leurs prisonniers du haut du sommet le plus élevé. Ce pic rocheux fut alors surnommé “la Main céleste”. C’est d’ailleurs en ce lieu que fut édifiée, lors de l’ère royale, la cité de Haut-Dôme. On raconte que, lorsque les vents se font violents, on peut y entendre les hurlements des condamnés chutant vers leur fin.

Quand les Enfants d’Arianne descendirent des montagnes après leur pieuse victoire contre les Hauts-Sorciers, ils se heurtèrent immédiatement aux Macassars de la forêt d’Ébène. À cette époque, cette sombre mer végétale couvrait l’entièreté de nos terres et tenait lieu de territoire pour la race à la peau terne. Contrairement au peuple des montagnes dont la survie dépendait entièrement de son art mystique, les protecteurs sylvestres pouvaient trouver dans l’hostilité des forêts une alliée de taille. Les guerres que se vouèrent les Hommes et ces êtres s’éternisèrent donc, emportant avec elles d’innombrables vies. Ce n’est qu’au fil des siècles que la race sylvestre recula, ne pouvant résister aux descendants d’Arianne qui décimaient par le feu ou par la hache la forêt elle-même. Les Enfants d’Arianne ne cessèrent leur avancée au Nord que lorsqu’ils furent à proximité de l’Augivre, fleuve traversant le royaume d’Ébène en son centre. À l’Ouest, c’est la communauté de Porte-Chêne qui marqua la limite de leur territoire.

Alors que les Hommes du Sud menaient péniblement leur seconde guerre, des marins firent leur apparition au large des plages orientales. N’ayant aucune filiation avec les Ardarosiens, ils ne révélèrent jamais leur origine véritable, se contentant de se présenter comme les « Mérillons ». Dès leur arrivée, ils s’approprièrent l’actuelle lagune de Salvar et en bannirent les Néréides qui y nichaient. Nous n’avons que peu de traces des affrontements qui suivirent en ce lieu, mais les comédiens d’Avhor se plaisent encore à mettre en scène la « Tragédie d’Orée », prestation théâtrale dans laquelle les légendaires Néréides quittent volontairement leur lagune suite au décès bouleversant d’un enfant innocent. La fin des hostilités entre Mérillons et Néréides permit aux envahisseurs d’étendre leur hégémonie vers l’Ouest pour fonder, entre autres, la ville de Vêpre. Tout comme les Enfants d’Arianne, ils entreprirent par la suite de repousser leurs frontières aux dépens des Macassars et de leurs forêts. Ils ne s’arrêtèrent qu’à la vue des eaux tonitruantes de la Laurelanne et de l’Augivre.

Plusieurs années plus tard, les hommes du Nord apparurent sur les berges de l’actuelle Felbourg. Se présentant simplement comme le peuple de Vindh, ils s’approprièrent sans vergogne les régions s’étendant entre les Crocs au Nord et les fleuves centraux. Contrairement à leurs prédécesseurs, ils ne rencontrèrent qu’une faible résistance de la part des gardiens de la forêt d’Ébène -ceux-ci ayant déjà été affaiblis par des siècles de conflit- et s’imposèrent comme de redoutables négociants et guerriers. Si leurs hameaux ne laissaient entrevoir que des regroupements de barbares brutaux, leurs foires marchandes furent rapidement reconnues comme de hauts lieux de commerce et d’échange. Tel fut d’ailleurs le cas des foires de Fel et de Vaer qui allaient respectivement croître pour prendre les noms de Felbourg et de Gué-du-Roi.

Nous ignorons la durée exacte de cette belliqueuse colonisation, même si tout porte à croire qu’elle s’étala sur des milliers d’années. Effectivement, à l’exception de quelques chants, poèmes ou textes du Recueil des Témoins, rien ne nous est parvenu de cette époque. De plus, lorsque survint le Sang’Noir, les Hommes, ayant oublié l’existence de leur créateur, avaient délaissé le Céleste au profit de faux dieux, pour la plupart toujours vénérés dans les contrées étrangères. Néanmoins, Célès était enfin humaine et l’illumination entreprise par le Céleste avait porté ses fruits.

L’extinction des créatures de l’Enchaîné sur Célès laissa à l’être humain une violente angoisse. Depuis sa naissance, l’humanité se projetait vers le futur dans un élan belliqueux. Hauts-Sorciers, Macassars, Néréides et autres races inconnues avaient monopolisé son attention, de sorte que la plus jeune des espèces ne connaissait rien d’autre que la sauvagerie. Sans ennemi à combattre, qu’allait-il advenir des traditions martiales? Où germeraient les exploits guerriers? L’éventualité d’un monde de paix pointant à l’horizon, certains ressentirent l’urgent besoin de s’exprimer par les armes. Avant même que les corps inanimés des derniers Macassars ne soient refroidis, les premiers clans se divisèrent en une pléthore de tribus organisées autour de héros des temps passés. Obnubilés par leur soif de sang, les Enfants d’Arianne, les Mérillons et le peuple de Vindh oublièrent leurs origines et s’entre-déchirèrent.

Face à un ennemi de même sang et, par conséquent, indiscernable, les clans adoptèrent des effigies et des blasons susceptibles de révéler leur appartenance. Désormais, les lointaines ascendances communes des aïeuls ne revêtaient plus qu’une importance modérée. La porte rouge des Paurroi, le lys doré des Mond et la vigne sombre des Vhorili devenaient, entre autres symboles, les points de ralliement des hommes. Avec le temps, les porteurs de ces armoiries se retrouvèrent au centre de récits fabuleux suggérant la noblesse de leur sang et la pureté de leur lignée. Forts de cette ferveur à leur endroit, ces nobles chefs exigèrent de leurs plus fidèles alliés des serments sacrés, promesses qui engendrèrent les premiers liens de vassalité de nos terres. Seigneurs et hommes-liges approfondirent ainsi leurs relations et, au fil des siècles, des seigneuries s’organisèrent et se civilisèrent.

Le cours naturel des affrontements hissa huit lignées au sommet de la noblesse. Celles-ci se déclinaient ainsi :

I- Les Paurroi de Porte-Chêne, ayant pour armes la porte écarlate et pour devise “Nous tenons”.

II- Les Mond de Lys-d’Or, ayant pour armes le lys doré et pour devise “Jusqu’à l’horizon”.

III- Les Vhorili de Vêpre, ayant pour armes la vigne indigo et pour devise “Sans attendre”.

IV- Les Mérivar de Salvar, ayant pour armes la perle noire en coquillage et pour devise “Sur et par les flots”.

V- Les Torrense de Casteval, ayant pour armes la citadelle entre deux monts et pour devise “Vers les cieux”.

VI- Les Fryngan de Cassel, ayant pour armes le boeuf noir et pour devise “Forts et libres”.

VII- Les Torrig de Vaer, ayant pour armes la croix d’azur et pour devise “Par nous, pour nous”.

VIII- Les Aerann de Fel, ayant pour armes la galère blanche et pour devise “Au-delà des glaces”.

Sous ces noms prestigieux se rassemblèrent les hommes, faisant croître considérablement leur richesse et leur pouvoir. Bien que leur soif de conquête ne diminua guère, les lubies guerrières des chefs de clan s’amenuisèrent. Naquit alors une nouvelle tradition qui, encore à ce jour, permet de satisfaire les instincts querelleurs de la roture et des nobliaux. Le tournoi, événement festif où les joutes, les mêlées et les épreuves d’habiletés se côtoient allègrement, fut naturellement adopté par l’ensemble des familles des terres. De cette façon, à moindre risque de trépas, les vaillants combattants pouvaient démontrer la vivacité de leur lame. Afin de garantir la bonne tenue des célébrations, il devint coutume de débuter chaque rencontre par l’ouverture d’un tonneau de vin. Il était dit que, du moment où la première goutte de vin touchait les lèvres d’un convive, le Céleste lui-même -ou les dieux, pour les païens de l’époque- veillait sur l’assemblée. Dès lors, nul ne pouvait plus s’en prendre à autrui, la punition pour une telle fourberie étant au-delà des fantaisies humaines les plus sadiques.

Un seul récit fait état d’un bris du « pacte du vin ». On raconte que, lors d’un banquet tenu en l’honneur de sa fille, un seigneur Torrense de Casteval fit ébouillanter à l’huile chaude en plein repas une délégation de représentants des Mérivar de Salvar. Alors que ces derniers leur prêtaient leur entière confiance, les Torrense trahirent donc le pacte du vin et blasphémèrent contre le Céleste et l’humanité. La rumeur de cette félonie se propagea promptement dans les rues de Salvar et, en l’espace de quelques semaines, une coalition d’armées en provenance des quatre coins des terres se dressait devant les murs de Casteval. Cependant, le Céleste avait déjà jeté son dévolu sur les damnés de la ville ; la peste rouge avait frappé de plein fouet les serfs et les vassaux des Torrense, laissant dans son sillage un cortège macabre. Les seuls qui survécurent au fléau et allèrent s’établir à l’ouest -à Felbourg et Laure- furent ceux qui fuirent le château lors du banquet dans l’espoir d’obtenir le pardon du Céleste. La preuve était faite que les liens sacrés du pacte du vin ne pouvaient être rompus sans conséquence. Nul ne devait plus prononcer le nom des Torrense avant des siècles.

En somme, par les tournois et les guerres, les banquets et les traditions, les puissantes lignées se partagèrent nos terres. Si cette ère de relative stabilité devait durer des millénaires, elle prit abruptement fin à la première année de l’ère royale lorsque surgit de la forêt d’Ébène l’ultime fléau : le Sang’Noir.

Étonnamment, le récit des premiers jours du Sang’Noir nous est parvenu avec nombre de détails. Selon les textes, le mal naquit sur la ferme d’un dénommé Andaron Canterre. Le fermier Canterre était l’un des quelques courageux colons travaillant la terre à la lisière de la forêt d’Ébène, à l’ouest de Porte-Chêne. Établi en ce lieu avec sa femme Amélia Ostroi et ses cinq enfants, il menait une vie de serf humble et honnête. Par un matin d’automne des plus ordinaires, la garde de Porte-Chêne rendit une visite à la famille Canterre. Les protecteurs des Paurroi ne sortaient que rarement de leur bourg, mais ceux-ci avaient été informés par plusieurs proches du cultivateur qu’Andaron s’isolait de plus en plus et manifestait un comportement des plus suspects. Ce qui s’annonçait comme une simple visite de courtoisie se transforma rapidement en cauchemar.

À l’entrée de la ferme de Canterre, accrochés tels des fruits maudits aux branches massives des derniers chênes de la propriété, se balançaient au bout de cinq cordes les corps inanimés des enfants du fermier. À la base de l’arbre, la femme du cultivateur était ligotée au large tronc, arborant des sévices aussi horribles qu’indescriptibles. Si nous ne traiterons pas des tortures que la pauvre a pu subir avant sa mort, nous nous contenterons de mentionner que son meurtrier avait inscrit au couteau à maints endroits sur son corps un mot simple et terrible : « Trahison ». C’est à l’intérieur de la chaumière principale que les gardes découvrirent finalement l’assassin les mains imbibées de sang. Avant même qu’ils n’aient pu lui adresser la moindre parole, Canterre se rua, un poignard dégainé, sur les investigateurs et fut rapidement terrassé par les pointes acérées des lances. Lorsque les gardes retirèrent leur fer du corps inanimé du meurtrier, ils furent stupéfaits de remarquer que le sang qui s’en écoulait doucement était d’un noir de jais. Sans même recouvrir le corps d’Andaron ou détacher les cadavres des enfants des arbres, les hommes quittèrent la ferme avec hâte. Les premières victimes du Sang’Noir avaient trépassé.

Au retour des gardes à Porte-Chêne, l’histoire de la défunte femme Ostroi se répandit à une vitesse fulgurante parmi le petit peuple. D’aucuns virent chez le fermier Andaron l’expression d’une obscure détresse dissimulée aux yeux des mortels, tandis que d’autres assurèrent que l’homme avait toujours été porteur de vices et de noirceur. Dans tous les cas, la suite des événements allait rendre ces débats obsolètes. Effectivement, quelques jours après la tragédie de la ferme des Canterre, une vague de violence déferla sur la communauté. D’abord dans les maisons, ensuite dans les rues, les désoeuvrés aussi bien que les mieux nantis invectivaient, brutalisaient puis, ultimement, assassinaient ceux qui étaient autrefois leurs proches. Les portes du château des Paurroi, jusqu’alors ouvertes aux visiteurs et au peuple, furent scellées quand des combats armés entre diverses factions éclatèrent et se soldèrent par la mort de plusieurs hommes-liges des Paurroi. La garde de Porte-Chêne, elle-même accablée par cette folie collective, fut débordée et, en moins d’une semaine, la ville fut en proie au chaos le plus complet. La dernière page de l’ancienne ère se tournait lentement alors que Porte-Chêne laissait derrière elle l’image des rues souillées du sang des innocents…un sang noir de jais.

Peu de temps s’écoula avant que la théorie la plus plausible au sujet des événements de Porte-Chêne ne fasse son apparition : il s’agissait d’une malédiction en provenance des tréfonds de la forêt d’Ébène, là où de terribles puissances rôderaient encore de nos jours. Cependant, la plupart des familles nobles, si elles adhéraient secrètement à cette thèse, soutenaient publiquement qu’elle ne s’appliquait qu’aux habitants de Porte-Chêne et des environs, sources du défrichage le plus récent et, par conséquent, des affronts contre la forêt. Ce fol espoir n’allait guère avoir une longue vie.

Avant que le bourg des Paurroi ne se referme définitivement sur lui-même, des réfugiés apparurent aux frontières des seigneuries voisines. Ne pouvant résister au flot d’exilés qui s’entassaient aux pieds de leurs murs, les villes de Lys d’Or et de Cassel ouvrirent leurs portes et accueillirent les condamnés. Les porteurs du Sang’Noir ne démontrant aucun symptôme visible de leur mal lors des premiers jours de l’infection, il devint impossible de maintenir un contrôle serré sur leurs déplacements. Ainsi, en quelques mois, le mal se propagea dans l’entièreté des terres, des Crocs du Nord aux monts Namori. La seule exception à ce malheur fut la forteresse de Vaer qui, par une cruauté implacable ou une prophétique lucidité, renvoya les mendiants d’où ils venaient ou, pire encore, les cribla de flèches devant ses portes. Cette judicieuse décision allait offrir à Vaer les bases de sa prospérité présente.

Hors de Vaer, ce qui avait à ce moment pris le nom de Sang’Noir fit son apparition. D’abord à Lys d’Or et Cassel, puis à Salvar, Vêpre et Fel, le mal se propagea. Les uns après les autres, les bastions de ces seigneuries fermèrent leurs portes et s’isolèrent dans l’espoir de rétablir l’ordre menacé par les foules enragées. Or, malgré tous les efforts déployés, le Sang’Noir prit de l’ampleur. Partout sur les terres, les enragés au sang d’encre multipliaient les actes barbares, pillant toute forme de richesse, martyrisant les plus vulnérables et violant tout ce qui était sacré. L’humanité basculait vers les ténèbres.

Tandis que la plus abjecte des folies se propageait dans le coeur des damnés, l’humanité perdit ses repères temporels. Pour ajouter aux tourments des désespérés, d’au-delà de la mer blanche nous parvint un froid polaire qui engouffra les landes dans un hiver interminable. De Vêpre à Lys d’Or, la glace pétrifia les champs et condamna les maigres cultures. Sans paysan pour travailler la terre et marquer le temps des semailles et des moissons, sans marin pour témoigner des marées et sans astrologue pour étudier les mouvements célestes, on en vint à cesser de compter les années, les mois, puis les semaines. Le futur et le passé disparurent de l’horizon de l’humanité : ne persistait que le présent, funeste et cruel.

Graduellement, la faim devint famine et la fièvre dégénéra en phtisie et en peste rouge. Quand les quelques visionnaires ayant prévu l’hécatombe arrivèrent au bout de leurs réserves de vivres -si elles n’avaient pas été dévalisées par des malfrats-, les moins chanceux en étaient déjà réduits à se nourrir de racines et du cuir de leurs bottes. Même à Vaer, épargnée par le Sang’Noir, le rationnement se montra insuffisant et, bien avant la fin de la Longue Année, les affamés envahissaient les rues et renversaient la famille Torrig jusqu’alors au pouvoir. Nul mortel, aussi puissant fut-il, ne pouvait se dresser contre l’horreur grandissante se dévoilant.

Puis, des lointaines contrées du Sud, vint le Prophète. Auréolé de la bénédiction du Céleste, il brava les neiges des monts Namori et entreprit un long pèlerinage en nos terres. Sa première destination fut la résidence du défunt fermier Canterre, déclencheur du Sang’Noir. En ce lieu, en présence de quelques courageux fascinés par l’aura divine du salvateur, il s’entailla légèrement la paume de la main droite à l’aide d’un éclat de verre. On raconte qu’à cet instant, le sang du Prophète -un sang d’ambre, plus orangé que rouge- pénétra le sol et qu’une inquiétante plainte émergea des vastes étendues sylvestres. Ensuite, il ordonna aux ombres de retourner dans leur forêt maudite pour ne plus en revenir. Jusqu’à Porte-Chêne, un frisson lugubre traversa le dos des survivants cloîtrés dans leurs demeures. Toutefois, tous ressentirent par la suite une plénitude inexplicable laissant présager des jours meilleurs.

L’endiguement de la malédiction du Sang’Noir ne fut que le commencement de l’oeuvre du Prophète. Partout où il se présentait, le sauveur semblait terrifier les porteurs du mal. D’abord à Porte-Chêne, puis à Lys d’Or, Cassolmer et dans la plupart des bourgs du territoire, il libéra les innocents de la sauvagerie et offrit une chance aux anciens dirigeants de restaurer l’ordre. Systématiquement, dès que le Prophète apparaissait, les damnés se dispersaient et périssaient, soit par la main de ceux qu’ils martyrisaient, soit sous la morsure du froid hivernal. Cependant, jamais il n’accepta les louanges à son endroit. Son message était simple : le Céleste l’avait envoyé pour sauver Célès et nul autre que le divin créateur ne devait être remercié. Tous acceptèrent cette explication et, pendant que le peuple érigeait des autels au Dieu, la noblesse mit à la disposition du Prophète l’ensemble de ses ressources.

Le plus célèbre exploit du messager divin fut la libération de Fel. Dès les premières heures de l’épidémie, la famille régnante de la cité marchande -les Aerann- se réfugia près des Crocs au Nord afin d’échapper à la malédiction. Sans guide, la région sombra peu après dans l’anarchie la plus totale. Ce n’est que par les efforts de quelques mesnies bourgeoises que la cité survécut au tumulte. Quand le Prophète franchit les portes de Fel et en sillonna les rues, la population saine était confinée aux hauts quartiers du bourg, attendant le salvateur. Une fois dans la cité, d’une voix tonitruante et incontestable, il somma les damnés de quitter la ville et d’aller trouver le repos dans les abysses de la mer blanche. Immédiatement, les hordes enragées se précipitèrent vers les falaises de Fel et se jetèrent comme un seul corps sur les récifs. Au même moment, une apaisante lumière réchauffa le coeur des opprimés et tous surent qu’une nouvelle ère s’ouvrait à eux.

Le miracle de Fel sonna la fin de la malédiction du Sang’Noir. Bien sûr, quelques damnés furent aperçus et pourchassés par la suite, mais aucune nouvelle infection ne se déclara. Cette épreuve surmontée, les familles nobles les plus influentes se rassemblèrent, sur l’invitation du Prophète, à Vaer. Nombre de vieilles lignées avaient disparu et le portrait général des forces en présence était surprenant, même si les armoiries régionales restaient similaires ; Paurroi de Porte-Chêne, Acciaro de Salvar, Gwenfynn de Cassel, Filii d’Avhor, Lobillard de Fel, Mond de Lys d’Or et Lacignon de Vaer espéraient une ultime intervention du Céleste. Malgré leurs différences, le moment venu, toutes les lignées reconnurent la filiation divine du saint et, dans un élan de ferveur, elles lui offrirent les rênes des landes.

Au confluent de l’Augivre et de la Laurelanne, au milieu de la Grand’Place de Vaer -dont le nom fut changé pour Gué-du-Roi-, la noblesse s’agenouilla devant le purificateur et son sang divin puis en fit son premier roi. La famine et la maladie rodaient toujours, mais le printemps pointait à l’horizon. La Longue Année s’achevait après probablement des dizaines de mois de chaos, laissant naître l’ère royale.

L’avènement du Prophète au trône royal correspondit avec la création du royaume d’Ébène. C’est le Roi qui décida de la dénomination du nouvel état, sans toutefois attribuer de nom à sa propre personne. Selon lui, en conservant constamment à l’esprit les horreurs issues de la forêt d’Ébène et la nécessaire humilité de l’Homme face au Céleste, le peuple n’oublierait jamais que sa propre impiété avait été la cause du Sang’Noir. Effectivement, quand la famine et la maladie eurent disparu des landes, les malheureux du royaume se mirent en quête d’un bouc émissaire susceptible d’expliquer leurs peines. Les premiers à se présenter au banc des accusés furent les bûcherons de Porte-Chêne, là où le Sang’Noir avait débuté ses ravages. Cependant, alors que des cohortes vengeresses prenaient les routes menant vers le bourg occidental, le Roi interrompit rapidement cette dangereuse inquisition. La source du mal ne pouvait être concrètement sanctionnée car, dans les faits, elle se situait en chacun des sujets du royaume. Le Céleste n’avait guère puni ses créatures ; c’étaient les Hommes qui avaient oublié sa bienveillante lumière, côtoyant du même coup les ombres et les malédictions qu’elles dissimulent. La vengeance, bien que douce au coeur du tourmenté, ne nous aurait éloignés qu’une fois de plus des bienfaits du Céleste. Selon le Roi-prophète, la seule solution à cette haine persistante était de restaurer la gloire du Dieu et de propager ses préceptes aux quatre coins de la nation.

L’édification du royaume d’Ébène concorda donc avec la renaissance religieuse de ses ouailles. Assez étonnamment, le Roi laissa de côté les tâches propres aux monarques traditionnels. Les diplomates du Vinderrhin, les marchands d’Ardaros et les sages de Firmor tentèrent bien d’obtenir audience auprès du suzerain d’Ébène, mais sa position tranchait par rapport à celle de ses interlocuteurs : les infidèles devaient être repoussés et le royaume devait assurer la piété de ses sujets. Pour ce faire, le Prophète entama d’abord la construction d’une sainte capitale sur l’île d’Yr, au centre de la baie d’Ambroise. La faible population résidant sur l’île et l’absence d’infrastructures ne facilitèrent pas les travaux, mais pendant les vingt années qu’allait durer le projet, le roi ne démordit jamais de son choix. D’ailleurs, rares furent les audacieux qui remirent celui-ci en question. Non seulement était-ce là le meilleur moyen de ne pas heurter les susceptibilités des seigneurs du royaume -nul ne détenait officiellement la propriété de l’île d’Yr-, mais n’importe quel géographe savait qu’en contrôlant cette petite parcelle de terre, le régent s’assurait un droit de regard sur l’ensemble des activités commerciales de la Laurelanne, principal affluent du royaume. Plus encore, cela lui offrait un avantage sur la cité de Gué-du-Roi, dont la force économique et militaire dépassait largement celle des autres cités à l’époque.

Pendant que l’on pavait les rues, que l’on élevait des célestaires religieux et que l’on ceinturait la cité d’Yr d’épaisses fortifications, le monarque s’assura de l’unité de la foi célésienne. De son vivant, il suggéra à trois de ses proches disciples de rédiger une bible en l’honneur du Céleste. Sans attendre, Gaspard l’Ancien, Aurèle d’Avhor et la Sereine Adrianna compilèrent les témoignages de leurs expériences. Ensemble, ils devaient jeter les fondations du Recueil des Témoins, livre saint des Célésiens. Après la mort du Prophète et sous l’approbation unanime des religieux du royaume, plusieurs autres témoignages rejoignirent le trio initial du Recueil. Par conséquent, nous pourrions affirmer que le divin tome ne fut jamais véritablement achevé et que, au fur et à mesure que le Dieu nous gratifie de son illumination, la pierre d’assise de notre foi évolue.

Par la suite, il devint urgent de lier fermement le pouvoir politique à la foi émergente. Jusqu’alors, rien ne justifiait qu’une famille plutôt qu’une autre soit à la tête d’une cité. Des arguments historiques ou stratégiques pouvaient évidemment expliquer la position désirable de certains individus, mais rien ne garantissait la pérennité de cette situation. Avant longtemps, des querelles de succession se déclareraient et le royaume serait déchiré par des guerres civiles. Déjà, les Aerann de Fel -devenu Felbourg- cherchaient à reprendre les rênes de la cité qu’ils avaient abandonnée lors de la Longue Année, prétention à laquelle s’opposaient les nouveaux dirigeants Lobillard. Afin de prévenir un éventuel conflit ouvert, le Roi-prophète orchestra à la neuvième année de son règne le Premier Sacre d’Ébène. Lors de cette cérémonie historique, les sept seigneurs les plus influents du royaume reçurent, par l’entremise du roi et de sa cour pieuse, la bénédiction officielle du Céleste. Désormais, les puissants pouvaient se targuer d’être les paladins du Dieu, ses fidèles généraux chargés de guider Célès vers l’ultime pureté. Évidemment, cette approbation divine ne vint pas sans avantage terrestre ; de simples seigneurs régionaux, les seigneurs-paladins passèrent à de véritables ducs assermentés. Sous l’égide du Roi-prophète, le royaume d’Ébène était maintenant divisé en sept grandes seigneuries (en plus de l’île d’Yr).

Ces prodiges ne sont que quelques manifestations de l’incroyable ferveur qui caractérisa le règne du Roi-prophète. Ce dernier s’éteignit à la vingt-cinquième année de notre ère. Après une longue procession mortuaire sur la Laurelanne, son corps fut hissé jusqu’au sommet de la Main céleste dans les monts Namori où il fut porté sur un bûcher funéraire. Ce sont finalement les vents du Sud qui emportèrent ses cendres dans les cieux du royaume qu’il avait sauvé quelques années auparavant.

Le décès du Roi fut pour le royaume d’Ébène un choc terrible. Bien que les signes d’un âge avancé trahissaient le suzerain lors de ses dernières années, notre bon peuple entretenait l’espoir -probablement puéril- de voir son sauveur doté d’une divine immortalité. Néanmoins, le décevant trépas du Roi ne préoccupa que brièvement la populace, un constat beaucoup plus dramatique s’imposant à elle ; le monarque n’avait laissé derrière lui aucun héritier au trône d’Ébène. Effectivement, jamais le Prophète ne prit reine et, malgré ses innombrables concubines et courtisanes, ses relations intimes n’engendrèrent aucun enfant. Les règles habituelles de primogéniture en vogue au sein de la noblesse ébénoise ne s’appliquaient donc pas au trône royal…du moins à ce moment.

Au printemps de la vingt-sixième année de l’ère royale, après un hiver sans roi, les sept seigneurs-paladins du royaume se réunirent à la cité d’Yr. Sous la supervision des trois plus proches disciples du Prophète -Gaspar, Aurèle et Adrianna- ils débattirent pendant cinquante jours du délicat sujet de la succession royale. Les arbres bourgeonnant de la douce saison au commencement des discussions portaient un épais feuillage verdoyant lorsqu’une décision émana de ce concile secret. Il fut conclu que le Roi-Prophète, par ses prouesses lors de la Longue Année, entretenait définitivement une filiation avec le Céleste -s’il était lui-même divin ou non ne fut guère décrété- et que, par conséquent, en l’absence d’un héritier direct du suzerain, il revenait au Céleste de nous bénir de nouveau d’un fils ou d’une fille pour occuper le trône. La légitimité du prétendant serait déterminée grâce à l’épreuve du Sang et des Ombres : le supposé enfant céleste devrait avoir un sang ambré, comme celui du premier roi, et pouvoir traverser seul la menaçante forêt d’Ébène et en revenir, chose qu’aucun humain n’avait réussie auparavant. À ce jour, aucun candidat n’a su surmonter ces deux épreuves.

Dans l’attente d’un second monarque, les seigneurs instaurèrent un système d’élection princière. Le royaume d’Ébène serait dirigé par un prince élu à vie lors de Conclaves auxquels ne participeraient que les seigneurs-paladins, prenant désormais le titre de seigneurs-palatins. De soldats du Dieu, les sept chefs des plus influentes familles passaient à électeurs du gardien du trône. Le premier prince fut ainsi Villande Lacignon de Gué-du-Roi, qui prit lors de son avènement le nom d’Élémas (dit le Premier). Lors des siècles qui suivirent, le processus de nomination du souverain princier par les seigneurs-palatins entraîna la création d’un univers d’intrigues, d’alliances secrètes et de confrontations publiques. Même si certains sages s’y opposèrent, soutenant qu’il s’agissait là d’une menace latente à la stabilité du royaume, ils durent se rallier au fait que les lignées nobles des palatinats avaient déjà reçu l’approbation du Céleste par l’entremise du Roi et que, tant que le Dieu garderait le silence, elles étaient les plus dignes représentantes de son autorité.

Après ce moment fatidique, l’histoire de l’ère royale est parsemée de conflits, de tractations et de rebondissements effarants dont nous traiterons dans les chapitres ultérieurs de cette encyclopédie. Toutefois, deux événements s’avèrent dignes de mention dans le cadre de ce récit général de notre royaume. Tout d’abord, notons la fondation de la cité de Haut-Dôme et du palatinat de Val-de-Ciel. Au lendemain de la crémation du Roi dans les montagnes du Sud, une multitude de zélés célésiens entamèrent des pèlerinages vers la Main céleste, étape finale du cortège funèbre du défunt suzerain. En quelques mois, des volontaires en provenance de tout le royaume mirent sur pied une route de pèlerinage visant à faciliter la quête des fidèles et, grâce aux efforts soutenus de Thorstein Arhima, un prêtre célésien de Felbourg, un temple ouvrit ses portes au sommet des Namori. La ferveur des voyageurs (et leurs bourses bien remplies) attira des marchands, mercenaires et artisans qui donnèrent vie à une communauté articulée autour du lieu saint. À l’été de l’an 75 de notre ère, la nouvelle ville, baptisée Haut-Dôme, avait acquis suffisamment d’importance pour s’imposer au Conclave où, à l’issue d’un vote serré, la famille Arhima y obtenait le titre de seigneur-palatin. Un huitième joueur, entièrement voué aux affaires religieuses, rejoignait le concert des électeurs princiers.

La présence d’un nombre pair d’électeurs au Conclave fut à l’origine du second événement dont nous souhaitions traiter en ces lignes : l’intégration de Pyrae au royaume d’Ébène. À la 105e année de notre temps, le prince Orcidias II décéda tragiquement d’un étouffement lors d’un banquet tenu à Salvar. Jamais on ne put déterminer si le triste sort du dirigeant était dû à un empoisonnement volontaire ou à une mortelle intolérance à un aliment consommé. L’absence de preuve soutenant l’une ou l’autre de ces hypothèses n’empêcha toutefois pas les seigneurs d’y adhérer avec véhémence. Avant l’automne, le royaume était divisé en deux camps : au Sud, on accusait les Lobillard de Felbourg de pratiquer l’art subtil du poison, tandis qu’au Nord on en appelait à l’accident en se riant la rustre ignorance des Suderons. L’élection d’un successeur à Orcidias II devint alors impossible, chacun des votes tenus au Conclave aboutissant à une égalité des voix. Ce n’est qu’au début de l’hiver de la même année que la famille Amezaï des îles orientales de Pyrae entra en scène. Richissimes marchands, les Amezaï détenaient le monopole du commerce de l’acier dans le royaume. Dans un élan bienveillant ou machiavélique, ils firent donc une proposition aux décideurs ébénois : soit Pyrae intégrait le royaume en tant que neuvième palatinat, brisant ainsi la dangereuse parité au Conclave, soit la région insulaire finançait massivement et au hasard l’une des deux factions lors d’une probable guerre civile. Pris au dépourvu, les seigneurs optèrent pour la première proposition. Pyrae fut ainsi le neuvième et dernier palatinat à obtenir une reconnaissance en nos terres. Encore aujourd’hui, nombre d’érudits qualifient le geste des Amezaï de chantage. Pourtant, les nobles de Pyrae affirment que c’était là le seul moyen -extrême, certes- d’empêcher le royaume de basculer dans une guerre civile meurtrière.

En l’an 322 de l’ère royale, la princesse est Théodoria, ancienne seigneur-palatine de Corrèse. Le dauphin de la principauté, quant à lui, n’a pas encore été déterminé. Les morts successives d’Élémas IV et Élémas V en 321 et 322 causèrent de grands bouleversements tardant à se résorber.

Liste des princes et princesses du royaume d’Ébène

1 à 25 : Le Roi-Prophète

26 à 53 : Villande Lacignon de Laure, connu sous le nom d’Élémas dit le Premier

53 à 55 : Vigismond de Sarrenhor, connu sous le nom d’Orcidias dit l’Ancien

65 à 105 : Sigismond de Sarrenhor, connu sous le nom d’Orcidias II dit le Jeune

105 à 142 : Vesma Arhima du Val-de-Ciel, connue sous le nom de Théonia dite la Colombe

142 à 159 : Antonin Lacignon de Laure, connu sous le nom d’Élémas II dit le Faible

159 à 164 : Ristoff Paurroi de Corrèse, connu sous le nom de Casimir dit le Sévère

164 à 184 : Serena Filii d’Avhor, connue sous le nom d’Esther dite la Festive

184 à 186 : L’année des Deux Trônes. Verasmond de Sarrenhor (connue sous le nom d’Arianne dite la Sage) siège sur le trône d’or tandis que Florenzo Acciaro (connu sous le nom de Ferrinas dit le Tolérant) siège sur le trône d’ébène.

186 à 194 : Drissia Amezaï de Pyrae, connue sous le nom de Messinia dite la Conciliatrice

194 à 231 : Jehan Lobillard de Felbourg, connu sous le nom de Célestas dit le Riche

231 à 253 : Aurèle Lacignon de Laure, connu sous le nom d’Élémas III dit le Patient

253 à 254 : L’année sans prince. Le successeur désigné du prince Élémas III étant décédé au même moment que le souverain, on débat à savoir qui héritera du trône.

254 à 275 : Finrenden Gwenfrynn de Cassolmer, connue sous le nom Viania dite l’Incertaine

275 à 301 : Aubertine Lobillard de Felbourg, connue sous le nom de Vastelle dite l’Érudite

301 à 311 : Sebastian Acciaro de Salvamer, connu sous le nom de Ferrinas II dit l’Explorateur

311 à 321 : Antoine Lacignon de Laure, connu sous le nom d’Élémas IV dit l’Unificateur

321 à 322 : Ludovic Lacignon de Laure, connu sous le nom d’Élémas V dit le Juste

322 à 323 : Cathara Paurroi de Corrèse, connue sous le nom de Théodoria la Première

323 : Ludovic Lacignon de Laure, connu sous le nom d’Élémas V dit le Juste

En l’an 314, un navire sans pavillon jetait l’ancre dans le port de Felbourg. À son bord, une caisse de bois importée de la Ligue d’Ardaros avait été chargée. Quelques jours après son arrivée dans la métropole, le contenant se vidait de ses marchandises illicites et les dispersait aux quatre coins de la cité ; la fleur-de-jade faisait massivement son apparition dans le royaume d’Ébène. Connue et consommée modérément à Pyrae, la drogue euphorisante et addictive n’avait jamais atteint le continent en grande quantité. Or, sous les ordres des Marchands libres des Écores et avec la collaboration de moult seigneurs immoraux et avides de carats, cette plante devait se frayer un chemin dans les neuf palatinats.

La fleur-de-jade n’épargna aucune caste de la société ébénoise. Roturiers, bourgeois, chevaliers et seigneurs succombèrent à l’attrait de la drogue et firent les frais de ses effets secondaires. Effectivement, au-delà de l’euphorie et de la force physique renouvelée que la plante apportait chez le consommateur osant en inhaler la fumée, celle-ci entraînait une addiction sévère poussant la victime aux pires violences lors du sevrage. En quelques mois seulement, des Ébénois d’âme noble sombrèrent dans les ténèbres de la fleur-de-jade, liquidèrent l’ensemble de leurs richesses pour en acquérir et furent jetés à la rue. Lorsqu’ils furent privés de leur précieuse plante, ils devinrent agressifs et s’adonnèrent à des vols, émeutes et meurtres pour s’approprier les maigres avoirs de leurs cibles.

La solution à la dépendance des malades de la fleur-de-jade ne vînt que tardivement. La haute-noblesse, préoccupée par ses propres querelles, laissa la crise dégénérer et n’offrit à la populace aucun réconfort. Ce ne fut qu’à l’initiative d’un regroupement académique mené par Drissia Nazem, Pénéloppe de Barbaraq et Augustine Bazin qu’un remède alchimique complexe put être découvert. Celui-ci fut immédiatement remis aux refuges et maisons de soins dans tout le pays, mais le mal était déjà fait. Les dépendants de la drogue ardarosienne étaient peut-être guéris de leur trouble, mais ils étaient sans le sou, honnis de leurs compatriotes et sans espoir. Sans domicile, ceux-ci errèrent des semaines durant jusqu’à ce qu’un havre de paix se dévoile à eux : la citadelle abandonnée de Casteval.

Située dans le Val-Follet à Cassolmer, cette forteresse maudite avait été délaissée lors de l’ère de l’Avant après la chute des Torrense qui osèrent rompre le pacte du vin lors d’un banquet. Ses hauts remparts allaient permettre à des centaines de pauvres âmes d’Ébène de fuir leurs malheurs et d’aspirer à une vie meilleure. Sous les conseils d’une charismatique femme surnommée « Dignité » et proclamée reine-mendiante et de neuf seigneurs-vagabonds destinés à propager dans l’ensemble des provinces ébénoises un message d’accueil et d’acceptation, ce regroupement se définit peu à peu et prit le nom des « Désirants ». La création d’une terre égalitaire, privée de toute noblesse et répartissant entre ses habitants les richesses naquit ainsi au cœur de Casteval, faisant un pied de nez à l’aristocratie ébénoise et attirant des regards hostiles.

Au début de la 316e année, ces tensions entre les Désirants et les maîtres légitimes de l’Ébène dégénérèrent en conflits armés. Principalement à Felbourg, Corrèse, Laure et Avhor, les roturiers prenant les routes pour rejoindre Casteval furent interceptés par leurs seigneurs et ramenés de force sur leurs terres, emprisonnés ou exécutés sommairement. Le plus horrible épisode de ces altercations eut lieu dans le comté des Mille barons à Cassolmer où, dans un chaos total engendré par une tempête de neige, les armées felbourgeoises, corrésiennes et avhoroises massacrèrent des centaines de Désirants désarmés. Au printemps, le royaume était en ébullition. Il ne lui manquait qu’un symbole, une tête dirigeante pour le guider.

En avril 315, à l’occasion du bal des Floraison, le prince Élémas IV, veuf depuis plusieurs années, officialisa son union avec la Felbourgeoise Isabelle Delorme. Sous l’œil du Haut Pilier, le souverain épousa la demoiselle qui, de ce fait, devint la princesse d’Ébène par alliance. Or, ce n’était qu’une vérité à demi-avouée que le prince n’entretenait envers sa nouvelle femme aucune attirance réelle. Ce mariage politique ne satisfaisait guère la soif passionnelle d’Élémas IV. Après quelques semaines à peine, on vit celui-ci s’entourer régulièrement de courtisanes, parfois même publiquement et au vu et au su de sa propre épouse. Tandis que le prince manifestait toujours plus son dédain envers sa femme, la princesse sombrait dans une détresse manifeste.

À l’automne 315, une nouvelle réjouissante fut toutefois annoncée : la princesse Isabelle portait un enfant en son ventre. Devant cette promesse de vie à venir, tous crurent à un rapprochement intime et passionnel du couple princier. Le sort devait en décider autrement. À l’occasion du bal des masques de la même année, la première dame fut empoisonnée à l’aide d’harassia, une concoction entraînant l’interruption de la grossesse. Pendant plusieurs jours, Isabelle fut alitée, en proie à de violentes crampes et hallucinations. Au terme de cette convalescence, elle survécut, mais perdit l’enfant à naître. À partir de ce moment, on nota un changement dans le tempérament de la souveraine ; elle se fit plus religieuse, moins volage. Le prince Élémas IV, quant à lui, déclara ouvertement et sans gêne son épouse responsable de cet événement tragique. En pleine cour princière, les deux mariés en vinrent à se contredire mutuellement, voire à proférer des insultes l’un envers l’autre.

Sur le plan politique, il devint évident que les deux têtes dirigeantes du palais d’Yr entretenaient des visions diamétralement opposées du royaume. Devant la crise des Désirants, le prince soutint officiellement le maintien de la noblesse et de la tradition alors que la princesse manifesta chaleureusement son soutien au peuple opprimé. Cette dernière, avec la bénédiction de la princesse douairière Serinissa Merizzoli, tenta en avril 316 de faire accepter une charte des droits et devoirs des Ébénois sensée protéger les indigents des actions abusives de leurs seigneurs et diminuer la révolte populaire dans le royaume. Toutefois, Élémas IV s’y objecta catégoriquement et jeta le projet aux oubliettes.

Au printemps 316, la Reine-Mendiante Dignité des Désirants fut assassinée, laissant ses ouailles dans le doute et le désespoir. Immédiatement, ceux-ci se tournèrent vers des puissants sympathiques à leur cause : Jonas Tyssère -religieux cassolmerois-, Armand Dessaules -seigneur et habitant de Casteval-, Vérité –seigneur-vagabond mutilé pour ses convictions- et, bien sûr, la princesse Isabelle. À Pyrae, le comte protecteur Zeryab Nazem, qui vit la Reine-Mendiante être assassinée quelques minutes après l’avoir épousée, s’afficha fermement en faveur de la cause du peuple (ou de la noblesse bienveillante). Un front de revendication populaire commençait à prendre de l’ampleur. Celui-ci allait se nourrir des autres guerres ébranlant le royaume

Effectivement, depuis le début de l’année 316, deux autres régions de l’Ébène étaient en proie au chaos. Dans le sud-ouest, le Sarrenhor unifié avait lancé une conquête massive du comté des Semailles, à Corrèse. Face à cette invasion impromptue, le palatinat forestier avait mobilisé l’ensemble de ses forces pour résister à l’attaque. Les Sarrens étaient alors cherché moult alliés entretenant une hargne réelle envers les Corrésiens : Cassolmerois, mercenaires et Pyristes. Le prince supportant officiellement les défenseurs, cette prise de position contre les alliés de la Couronne laissait présager le pire. Pendant ce temps, au nord-est, Avhor était en pleine guerre civile. À l’initiative du comte Hugues Orfroy, un vent de contestation de la palatine Lucrecia Filii se leva. Joignant les actes à la parole, Orfroy et ses alliés avhorois prirent d’assaut la capitale, Vêpre, afin de renverser la famille régnante. Un siège fut établi sur la cité et s’éternisa pendant des mois. Lorsque le Bataillon sacré d’Yr intervint en faveur de dame Filii, on crut qu’un dénouement rapide allait avoir lieu, mais les légions révolutionnaires étaient nombreuses et bien armées.

Les acteurs de la guerre civile à venir étaient définis ; d’un côté, les partisans de la noblesse et du prince (Corrèse, Felbourg, Laure, loyalistes d’Avhor, la majorité de Salvamer), d’un autre côté les supporteurs du peuple et ennemis du prince (Sarrenhor, révolutionnaires d’Avhor, Pyrae, Cassolmer et Désirants). S’associant en supplément les services de la Compagnie de Fer, puissant regroupement de mercenaires, la princesse fut placée symboliquement à la tête des opposants au prince et gagna le surnom de « Mère du peuple ». Il ne manquait plus qu’une étincelle pour embraser le royaume.

En mai 316, une flotte surgit sur le fleuve Laurelanne, à proximité de Gué-du-Roi. Sans avertissement, l’armada aux multiples blasons bombarda massivement les murs de la capitale lauroise avant de lancer un assaut terrestre sur celle-ci. Parmi les envahisseurs, on comptait la famille Volpino de Salvamer, des Cassolmerois Tyssère, des Désirants et la Compagnie de Fer. Ce que l’on ignorait à ce moment, c’était que la cible réelle des assaillants était le fils du prince Élémas IV, Ludovic Lacignon, seigneur-palatin de Laure. Alors que les combats faisaient rage au port de la cité, une escouade d’assassins se faufila jusque dans les appartements du noble afin de mettre fin à ses jours. Or, à l’insu des coupe-gorges, l’un d’eux –le Cassolmerois Constant Blanchêne- avait dévoilé leurs plans au palatin et au prince. Pendant un instant, tous crurent à la réussite de l’opération, ce qui permit à Élémas IV de faire planer le doute quant à ses actions futures pendant que ses ennemis s’organisaient. Ce n’est qu’au dernier instant, en plein palais princier, qu’il dévoila à tous la survie de son fils et ordonna l’arrestation des commanditaires de l’attentat : les Tyssère et leurs alliés. Immédiatement, les armes furent dégainées et ce ne fut que grâce à l’intervention in extremis du Bataillon sacré que le pire put être évité. Au nom du pacte du vin, les invités du palais purent regagner leurs résidences.

Par cet ultime ordre d’arrestation, le début des affrontements était annoncé. Ce qui allait être connu sous le nom de la « Guerre des deux Couronnes » pouvait débuter.

[Consultez la ligne du temps de la Guerre des deux Couronnes ici.]

La Guerre des deux Couronnes se conclue en 321 par la capture de la princesse félonne Isabelle Delorme par les forces du prince Élémas IV. L’unification du royaume à la suite des graves déchirements des cinq années précédentes est toutefois de courte durée. Après avoir accepté le choix de sa cours et ordonné l’exécution de son épouse Delorme, Élémas IV est poignardé à mort par l’une de ses servantes tandis qu’il siège sur le trône. Si tous se doutent qu’il s’agit là du résultat d’un complot finement planifié, les enquêtes avortent promptement et la servante est déclarée seule responsable du meurtre. Le règne d’Élémas IV dit l’Unificateur s’achève brusquement dans le sang, un sang mystérieusement de couleur ambrée lorsqu’il s’écoule des plaies du souverain.

Lui succède son fils, Élémas V dit le Juste. De l’avis général, l’ancien seigneur-palatin laurois est l’un des plus honorables princes d’Ébène. Tragiquement, son règne est marqué par une succession d’horreurs : seconde Guerre du Vindh lors de laquelle les hordes hérétiques du nord saccagent Yr et ses campagnes, assassinat de son épouse et de ses filles dans leur demeure de Gué-du-Roi, sécession de Fel, émergence de cultes de profanateurs et terroristes, etc. Élémas V, excédé et désespéré, décide de participer aux combats dans les rues d’Yr contre l’ennemi du Vinderrhin et est blessé à mort quelques mois à peine après son élection.

Désemparés, les hauts seigneurs d’Ébène hissent en 322 la Cathara Paurroi, palatine de Corrèse, au titre de princesse. Sous le nom de Théodoria dite l’Illuminée, celle-ci instaure une brève ère d’austérité morale et spirituelle. Grâce à l’aide de zélotes formés au cœur de la forêt d’Ébène à l’intérieur d’un château restauré quelques années plus tôt -le Lichthaus, la souveraine s’attaque puissamment à tous ceux et celles qu’elle soupçonne d’hérésie. Sa Garde Céleste, comme s’autoproclament ces inquisiteurs fanatiques, enchaîne alors les captures et exécutions. Victime de ce zèle aveugle, Gué-du-Roi est réduite à l’état de ruines. Les Crocs eux-mêmes sont le théâtre du rite d’Ombre et de Lumière où de valeureux soldats de la Foi combattent et terrassent les Véritas enracinés dans les montagnes felbourgeoises. La réponse uniforme de la Couronne à l’hérésie croissante en Ébène permet de traîner sur le bûcher plusieurs criminels influents -l’adepte du faux-dieu Assaï Rhéa de Corail et le Véritas convaincu Auguste Visconti, mais elle fait naître dans les neuf palatinats un ressentiment profond. Dans les corridors des châteaux et manoirs, on murmure que Théodoria serait corrompue par des forces sylvestres maléfiques et aspirerait à mener l’humanité à sa perte. Fondées ou non, ces rumeurs mènent directement au coup d’état de 323.

Au printemps 323, des seigneurs d’Avhor, Cassolmer, Corrèse, Fel, Laure, Pyrae, Salvamer, Sarrenhor et Yr débarquent avec leurs troupes sur les îles princières. Prétextant protéger les arrières des légions célésiennes mobilisées dans les Crocs, des milliers de soldats se déploient tout autour de la capitale. Quelques jours plus tard, en pleine nuit et avec le support des généraux du Bataillon sacré en charge de la protection d’Yr, les armées franchissent les portes de la cité et somment Théodoria d’abandonner le trône. Refusant d’abord catégoriquement, la souveraine et ses partisans restent cois lorsqu’Élémas V, présumé mort depuis un an, reparaît parmi les rangs des rebelles afin de se réapproprier son titre. Pour la première fois de l’histoire d’Ébène, un coup d’état ébranle la Couronne d’Yr.

L’affaiblissement du pouvoir central princier n’est pas sans conséquence. Le royaume, unifié de force par Élémas IV deux ans plus tôt, se disloque soudainement. Le duché de Fel, obstiné dans sa sécession, renforce ses positions militaires et accueille sur son sol des armées siludiennes et leur maître, Ferval Aerann. Assis à la droite du duc felbourgeois Aldrick Aerann, Ferval débute la propagation d’un nouveau culte célésien ésotérique articulé autour de l’universalisme et de la connaissance des ombres. Théodoria, bannie des îles d’Yr, trouve refuge à Porte-Chêne à Corrèse, puis au Lichthaus, afin de reconstruire son propre domaine. Dans le reste de Corrèse et au Sarrenhor, chevaucheurs et comtes se réunissent afin de donner naissance au Protectorat de l’Orrindhas, une entité politique ayant pour ambition de rétablir l’équilibre des pouvoirs entre le nord et le sud d’Ébène. À Avhor et Salvamer, les fiefs tombent un à un sous la coupe de l’Ordre, une organisation criminelle et fanatique aspirant à réformer la justice ébénoise, ou du duché des Crânes, des corsaires imprévisibles pour plusieurs associés à des cultes hérétiques. À Cassolmer, les héritiers des Désirants -l’Ordre des Hirondelles- se percutent de nouveau à la noblesse du palatinat et soulèvent les milices des campagnes. À Pyrae, le volcan de l’Iniraya s’éveille et monopolise l’attention des insulaires qui doivent planifier un exode massif et immédiat. Finalement, Élémas V lui-même, plutôt que de régner comme son père, opte pour une politique de la chaise vide : simple gardien du trône, il transfère ses pouvoirs aux symposiums d’Ébène dans un désir de responsabiliser les patriciens. L’équilibre précaire qu’avait atteint le Roi-Prophète au lendemain de la Longue Année est officiellement rompu ; le royaume implose.

Théodoria l’Illuminée ne digère toutefois pas sa chute. Réfugiée au cœur de la forêt d’Ébène, au Lichthaus, elle prépare sa vengeance. Avec le concours d’alchimistes, elle propage une peste sanglante et dévastatrice afin de provoquer, selon sa logique insensée, la révélation d’un nouvel envoyé du Céleste. Du gueux au palatin, les sujets du pays vomissent leurs viscères dans une marée écarlate qui menace d’emporter le royaume à sa suite. Innocents comme coupables trépassent par centaines dans des souffrances atroces, presque inimaginables ; le royaume entier est couvert d’un spectre sanglant menaçant de les renvoyer à leur Créateur à tout moment.

Or, des jungles pyréennes émerge un mystérieux salvateur aux capacités miraculeuses. Envoyé du Dieu, qui de ses miracles chasse tous les maux qui affligent les indigents du royaume (à l’exception de la peste sanglante), ce Guérisseur couronné en secret marche avec sa suite vers la cité d’Yr afin d’y revendiquer ce qui lui appartient de droit divin. Toutefois, ses opposants l’y attendent. Lors d’un ultime sommet sont réunis en un lieu le Guérisseur couronné, le co-duc de Fel Ferval Aerann, le prince Élémas V et Théodoria l’Illuminée. Tandis que Fel campe ses positions et s’associe ouvertement les services des corsaires de la Baie des Crânes en Salvamer, Théodoria avoue publiquement son fanatisme fou en dévoilant son implication dans la conception de la peste sanglante. Quelques secondes plus tard, la femme meurt étranglée par le Guérisseur couronné, acculé au pied du mur par ce zèle malsain.

La dernière chance pour la paix lors de ce sommet est réduite en cendres au milieu de la nuit du 2 au 3 juin 323. Sans avertissement, les Républicains partisans d’Élémas V incendient le palais d’Yr afin de signifier leur refus de livrer la capitale aux mains du Guérisseur couronné et de ses armées. Dans les flammes et la panique générale, les diverses factions en présence dans la capitale prennent la fuite vers le port. De son côté, le Guérisseur couronné s’obstine et s’empare du trône princier. Au moment où il s’assoit sur le siège tant convoité s’achève l’ère des princes et princesses d’Ébène.

Débute à cet instant même la Guerre de l’Avènement.

[Consultez le récit de la chute d’Yr et de la Guerre de l’Avènement.]

Lignes du temps

LIGNES DU TEMPS

Le présent recueil fut complété en l’an 378 de l’ère royale. Cette ère royale -notre ère- n’est toutefois que la dernière d’une longue succession d’époques dont le souvenir nous échappe dans ses détails. Bien qu’il me peine de l’avouer, le fléau du Sang’Noir et la Longue Année qui lui succéda occasionnèrent la perte d’une quantité faramineuse d’écrits des temps anciens, ne laissant pour satisfaire les esprits que les légendes anciennes et les récits familiaux. Telle l’aurore s’imposant à l’aube en apportant une lumière toujours plus pure sur la création, l’étude de notre histoire constitue un passage graduel du confus au discernable. Gardez donc cet avertissement à l’esprit lorsque vous explorerez les prochaines lignes.