Témoignage de l’Omniscience

Par la Sereine Adrianna

I- L’omniscience du Céleste

Tout commencement suppose une fin. Toute fin suppose un commencement. Entre ces deux extrêmes similarités s’étend l’existence elle-même, cette succession de passages que nous offre le Céleste. Comment nous franchissons ces plaines solitaires ne dépend que de nous : libres nous sommes nés, libres nous mourrons. Nous pouvons nous cacher à nous-mêmes cette vérité, mais jamais nous ne pourrons la dissimuler au Seigneur de Lumière, omniscient architecte de Célès. Comme nous l’enseigna le Prophète, la foi n’est ni prière, ni parole, ni action. La foi est l’union de la prière, de la parole et de l’action, ce résultat mystique qui soude les peuples, ébranle les montagnes et sépare les eaux. Il ne suffit pas d’entretenir la flamme de son âme en son cœur solitaire. Il ne suffit pas de proclamer sa ferveur de l’aube au zénith et du zénith au crépuscule. Il ne suffit pas de lever les mains vers les cieux au milieu de la foule. Ce que nous croyons, affirmons et accomplissons doit ne former qu’une seule entité. Cette entité, le Céleste en détermine l’authenticité. Si nous la simulons, il le saura. Si nous l’exécrons, il s’en offusquera. Si nous l’adoptons, il nous illuminera.

Souvenons-nous qu’au commencement, des milliers de lueurs vacillantes jaillirent de l’esprit du Céleste et se déposèrent dans les brumes de Célès. Nulle lueur n’était identique à sa semblable et, pourtant, chacune aspirait à s’élever et à croître. Or, isolées, les flammes consument leur mèche puis s’éteignent. Regroupées, elles se déploient et enrayent les ténèbres. Telles étaient les pensées du Céleste : espérez et rêvez seuls, mais agissez et créez ensemble. L’avenir de ce monde appartient à ceux qui, malgré les différences, recherchent l’harmonie. Tels sont les rites des Hommes et les attentes du Seigneur. Nous devons accepter l’omniscience du Céleste comme nous acceptons la venue de l’hiver ou la mort des vieillards. Soyons libres et accueillons en notre âme l’inéluctabilité du Dieu. Afin de toujours baigner dans la lumière, rappelons-nous les commandements offerts par le Prophète. Honorons les commencements et les fins en célébrant devant le Céleste les passages de nos existences. Démontrons notre gratitude éternelle pour ses dons.

II- Le Don de naissance

Toute naissance est un don du Dieu. La célébrer est le devoir de ceux qui éduqueront l’enfant dans la voie du Céleste, car le privilège de modeler l’esprit d’un nouveau-né est la démonstration suprême de la confiance que nous porte le Seigneur.

Un jour d’automne où il chevauchait vers la sublime cité de Salvar, le Roi-Prophète fit escale dans une modeste bourgade du nom d’Entrelieu. Alors que sa garde royale se ravitaillait auprès des humbles paysans de la région, le Prophète désigna une chaumière où, quelques jours plus tôt, une jouvencelle avait enfanté. De l’affirmation générale, la jeune femme n’entretenait que de faibles vertus et, hors de l’union sacrée, elle avait commis l’acte intime avec un voyageur anonyme. Selon les coutumes, le nourrisson arborait déjà le statut de bâtard et, comme tout nouveau-né d’automne, portait un nom du froid. Pourtant, lorsqu’il fut confronté à la honte du grand-père envers l’enfant, le Prophète répondit : « Ne condamnez pas le Don du Céleste au nom des vices de la mère. Jamais ce petit être n’oubliera son origine et ce simple fait est un gage de droiture. Après mon départ, vous porterez ce cadeau du Dieu dans un linceul de vie et fêterez sa venue. Lorsque je reviendrai en cette demeure, la honte devra avoir laissé naître la joie. Si tel n’est pas le cas, vous tremblerez devant ma colère, elle-même simple avant-goût de l’ire du Céleste. » À son retour, le Prophète fut satisfait d’apprendre que ses commandements avaient reçu obéissance et, de ce fait, Entrelieu échappa à sa colère.

III- L’avènement

La disparition de l’enfance au profit de la maturité est la floraison de la liberté. Est-ce par l’âge, l’acte ou la parole que l’on délimite ce moment critique où l’esprit prend son envol? Le Céleste ayant doté l’humanité d’une mystérieuse complexité, nous ne pouvons répondre à cette question sans risquer le blasphème. Nous devons accepter la diversité inhérente à notre race et nous en réjouir. L’avènement de la majorité doit être à l’image du couronnement du monarque : la consécration de l’union entre le devoir et le pouvoir, entre l’allégresse et la solennité.

Au lendemain de son couronnement, le Roi-Prophète tint en la salle ducale de Gué-du-Roi une audience royale. À celle-ci se présentèrent nombre d’humbles marchands, serfs et autres bougres du peuple. Toutefois, lorsque les derniers badauds se furent dispersés, une jeune enfant, fille d’un puissant noble de Laure, vint s’adresser au Roi : « Sire, lui dit-elle tout en inclinant la tête,  depuis moult années le seigneur mon père refuse la charité à ses dépendants et leur interdit la chasse en son domaine alors que la famine les dévore. Mon pauvre cœur ne peut plus assister à une telle horreur et je me dois de vous dénoncer la cruauté de celui qui veille pourtant sur moi. Si vous souhaitez me châtier pour cette félonie, je l’accepterai humblement, car les sévices du corps seront doux aux côtés de ceux de l’âme. »

Le Roi-Prophète délaissa son siège et s’agenouilla devant la fillette. Les yeux dans les yeux, il lui baisa les joues et la rassura : « Tendre demoiselle, tu es entrée ici enfant, tu ressortiras adulte. Ce que le cœur commande, le Céleste ne saurait le condamner. Réjouis-toi de ce fait et rejette la peur qui t’habite. Va, retourne en ton domaine. Dis au seigneur ton père que son héritière est désormais apte à régner. S’il ne se découvre pas de passion pour ses serfs, alors je veillerai à ce qu’une femme de cœur le remplace. » C’est donc par l’honneur et la compassion que la jeune fille devint femme.

 

IV- Les invocations

Prière, oraison, litanie, méditation : nous avons pour devoir d’invoquer la lumière du Céleste. Toujours le Dieu nous observe-t-il, mais jamais n’intervient-il sans avoir été imploré. Le Seigneur de l’aube chérit notre liberté et honore notre détermination, ce pour quoi il nous laisse seuls affronter les ombres. Néanmoins, lorsque les ténèbres s’épaississent et que l’affliction nous gagne, l’invocation du Dieu s’impose. Et avant même d’en arriver à ce point fatidique, il convient de protéger notre foi en précisant au Céleste là où nous requérons son soutien. Ainsi nous illuminera-t-il de sa vérité et palliera-t-il nos faiblesses.

Quelques mois après son couronnement, le Roi organisa une chasse au sanglier dans le Bois-du-Trône, à proximité de Vêpre. Confiant de ses capacités, le suzerain distança sa garde personnelle et s’engouffra dans les buissons touffus de la futaie. Lorsqu’on le rattrapa, un jeune malfrat dépenaillé –et pourtant aussi large d’épaules que le chef du bataillon sacré- s’agenouillait devant lui. Tout en déversant les larmes de son corps, il répétait à son nouveau maître que jamais plus il ne pécherait. Le Roi l’enserra alors dans ses bras et s’exclama : « Tu étais presque perdu, mais tu as imploré le Céleste. Les ténèbres peuvent s’emparer d’un être, mais si ce dernier s’abreuve d’humilité et reconnaît ses faiblesses avant le moment ultime, alors la purification sera sienne. » L’invocation du Dieu est preuve d’humilité, elle-même source de pureté. Pour celui qui l’entretient, jamais les tourments de l’âme ne creuseront d’abîmes irrécupérables.

 

V- L’union sacrée

À la création de l’humanité, une tâche merveilleuse nous fut confiée par le Céleste : répandre notre flamme aux quatre coins de Célès afin d’y dissiper l’obscurité. Comme l’affirma le Prophète lors de la bénédiction de Lys d’Or, « Ce n’est que par l’enfantement et l’éducation des nouveaux Hommes dans les voies du Dieu que l’Humanité embrasera le monde ». L’union dans les liens du mariage de deux enfants du Céleste devrait donc avoir pour but l’un de ces deux faits.

Si l’homme et la femme unissent leur destinée, l’épouse devra enfanter une nouvelle âme. Si la femme et l’homme sont réputés dignes des dons du Céleste, jamais ne devront-ils cesser de rechercher la mise enceinte et l’enfantement subséquent. Refuser de propager la flamme que nous offre le Dieu constitue un outrage innommable au-delà de tout pardon possible.

Si deux enfants du Céleste unissent leur destinée, mais que l’union ainsi formée n’est guère réputée digne des dons du Céleste, un enfant devra être adopté et éduqué dans les voies du Dieu. Le Haut Seigneur ne saurait condamner ceux qu’il a privés du don de l’enfantement. Toutefois, cette privation ne peut être garante d’un abandon de la mission qui nous a été confiée. Des nuées d’orphelins, d’abandonnés et de gueux en bas âge sillonnent les ruelles des cités et les tréfonds des taillis. Les accueillir dans la lumière et les élever vers le Céleste est aussi une part de l’embrasement de Célès.

Or, ne nous laissons pas enivrer par le doux nectar qu’est l’amour! Comme toute passion, il détrousse les esprits de leur Raison et met en péril les serments dont il est la fondation. Qu’il enflamme le ventre ou qu’il rayonne par son absence, l’amour ne doit guère déterminer l’union sacrée. Car hors du mariage, nulle relation n’obtient reconnaissance aux yeux du Céleste. Pire encore, hors du mariage, aucune promesse ne vaut, aucun serment n’existe, aucun honneur ne subsiste. L’harmonie des corps sans union sacrée n’engendre que périls et incertitudes et, si un être refuse le choix du mariage, il devra accepter celui de la solitude.

 

VI- L’élévation

Dans les cieux le Dieu nous engendra, vers les cieux nous aspirons à retourner. Toute notre vie durant, nous devons nous élever, autant spirituellement que physiquement. À l’image de la haute tour sanctifiée de la cité d’Yr érigée sous les ordres du Prophète, des beffrois à l’honneur du Céleste se dresseront sous peu sur les célestaires de chacune des bourgades du royaume. Au sommet de ceux-ci scintilleront les orbes d’or et d’argent du Dieu tandis que leurs plus hautes salles accueilleront les saints écrits et les nobles rituels. L’ascension de ces monuments riches de milliers de marches représentera un pèlerinage quotidien pour ceux qui invoqueront le Dieu dans les hauteurs. Chaque enfant du Céleste pourra se rapprocher des cieux et renouveler ses devoirs envers son Créateur.

Cependant, lorsque l’élévation se fait trop aisée, le fidèle doit rechercher de nouvelles épreuves et de nouveaux sommets. Tel le Prophète qui, par trois fois pendant son règne, voyagea dans les hauteurs des monts Namori, nobles et gens du peuple doivent voyager en altitude afin de renouer avec leurs origines. Par le chemin parcouru, le pieux apprend les subtilités de sa propre nature. Lorsqu’il atteint le sommet recherché, il s’approprie la perception du Seigneur sur Célès et saisit la complexité de ce monde. Contrairement aux autres rites visant la reconnaissance du Dieu, le cœur du pèlerinage réside en chaque pèlerin ; de son accomplissement découle une compréhension toujours plus approfondie de notre propre réalité.

 

VII- L’Enfantement

À l’intérieur des liens de l’union sacrée, l’enfantement est la promesse d’un avenir radieux. Tous doivent assister à ce miracle et éclipser la souffrance de la mère par leurs éloges et leurs étrennes. Hors de ces liens toutefois, la mise au monde est un germe de trahison et d’abandon. Un matin d’hiver où il veillait à l’édification du beffroi du célestaire d’Yr, le Roi-Prophète découvrit une femme de Salvar en souffrance dans l’un des ateliers de menuiserie de la cité. Exilée de sa ville d’origine, elle était venue chercher réconfort dans la sainte capitale quelques mois plus tôt. Or, elle y rencontra un soldat fougueux qui accomplit avec elle l’œuvre de chair à l’extérieur de tout lien du mariage. Le résultat naturel fut qu’en cette froide matinée d’hiver, elle gisait devant son Roi, en proie aux pires supplices de l’enfantement.

Immédiatement, le Prophète fit quérir le soldat ayant partagé la couche de la future mère. Dès qu’il aperçut la conséquence de sa passion passée, il balbutia quelques excuses. Le monarque grimaça à la vue de ce pitoyable portrait puis, d’un ton ne souffrant aucune réplique, décréta : « La souffrance s’est déjà emparée de cette femme et lui cause mille tourments. Au centuple elle a payé son affront au Céleste. Toi, qu’as-tu à lui offrir hormis de vaines paroles? Un océan d’incertitude enveloppe cet enfant à naître, comment obtiendras-tu rédemption? » Le père, désemparé par rapport à cette déclaration du Prophète, bredouilla quelques mots et se tut. Tout en pointant l’ignorant, le Roi commanda : « Que ma garde s’empare de ce fou et lui fasse subir la même agonie que subira sa compagne. Tant qu’elle hurlera, il hurlera. Tant qu’elle saignera, il saignera. Quand le Céleste jugera leur dette acquittée, l’enfant naîtra et leur torture achèvera. » Le nourrisson naquit huit heures après cette déclaration, et avec sa venue s’arrêtèrent les cris de ses parents. Tel doit être le sort des blasphémateurs qui trouvent l’harmonie des corps hors de l’union sacrée.

 

VIII- Les Hauts Bûchers

Le corps, privé de sa flamme vitale, dégénère et retourne à l’ombre. La peau se flétrit, la chair se putréfie, les organes se liquéfient. Pour celui qui ose profaner le cadavre oublié, les ténèbres se font menaçantes. Combien de maladies furent engendrées lorsque l’odeur de mort imprégnait une cité? Notre âme et notre volonté éloignent les ambitions de l’Enchaîné, mais dès qu’elles retournent au Céleste, notre enveloppe charnelle se fait vulnérable.

Tel le bois consumé par les flammes qui ne laisse derrière lui que poussières, le défunt doit être honoré d’un bûcher qui élèvera l’âme et dispersera les cendres. Cette tâche doit être réalisée avant la déliquescence des corps, avant que la dignité physique de l’être n’ait été entachée. Altara, qui revint du lumineux domaine céleste, fut la seule bénie du privilège de résurrection. Nous ne devons guère entretenir l’espoir de recevoir le prestige de cette bénédiction après notre trépas. Nous devons plutôt y percevoir la démonstration d’une main tendue par le Très Haut dans la mort. Le bûcher d’Altara fut la preuve que le Dieu écoutait nos sanglots et accueillait nos défunts.

Lorsque la construction du beffroi d’Yr fut achevée, le Roi ordonna que l’ultime palier de la tour sacrée soit consacré aux bûchers funéraires. En plus d’élever les fidèles vers les cieux pour une dernière fois, cela offrit la possibilité à tous les habitants de l’ile de prendre conscience de la disparition de l’un des leurs. Jamais plus dans la cité d’Yr ne fut ignoré un décès. Tous portèrent respect aux trépassés et, comme cela devait l’être, les cendres des corps furent dispersées par les vents.

 

IX- La mémoire

« Souvenons-nous des Torrense de Casteval, murmura le Roi lors d’un passage à la citadelle maudite, souvenons-nous de ceux qui furent condamnés par leur faute. Certaines félonies outrepassent toute rédemption et ceux qui les profèrent ne peuvent être graciés. Mais toujours le passé doit-il demeurer vivace et ses leçons perdurer. Racontons les vies éteintes, écrivons leurs exploits, craignons leurs fautes. Nul être ne mérite l’oubli. »

Le Sang’Noir nous a privés de notre passé. Les sages et les érudits furent les premiers à succomber au mal. Les manuscrits des anciens nourrirent les foyers. De l’Avant ne nous restent que des récits parsemés auréolés de magie et de mystère. Ceux qui nous ont précédés ont disparu de l’horizon de nos pensées. Jamais plus ce sacrilège ne doit survenir. Chaque sujet de notre royaume doit veiller à ce que le récit de son existence soit transmis, par la parole ou par la plume, à ses successeurs. Du paysan au seigneur-palatin, du bûcheron au marchand d’acier, nulle vie ne doit s’évanouir dans les méandres du passé. Bénis seront les scribes et les ménestrels qui aideront les faibles à s’acquitter de ce devoir. Loués seront les seigneurs et les tuteurs qui auront la compassion d’éduquer leurs protégés en ce sens.

Sera préservée dans les beffrois des célestaires l’histoire de notre peuple. En ces lieux seront scandées les vies des trépassés. Telles des litanies en l’honneur des créations de l’humanité, ces épopées honoreront le Céleste et son œuvre et reflèteront les aventures des temps anciens. Celui ayant consigné sa vie pour la postérité ne craindra alors plus la mort, car à jamais son nom résonnera dans les corridors du temps.

 

X- La consécration

L’homme ou la femme qui consacre entièrement son existence à l’adoration du Céleste est au-delà des lois temporelles. Le Consacré ne peut être jugé que par le Très Haut pour ses actes, tant que ceux-ci ont pour finalité la gloire et la grâce du Dieu. Jusqu’à sa dernière heure, le Consacré guide les Hommes dans leur quête de foi, accompagne les innocents dans leurs prières, guérit les malades qui ont chuté et écarte les ténèbres s’immisçant en Célès. Nul, hormis le Céleste, n’a d’emprise sur le véritable consacré.

Le premier Consacré fut Gaspar l’Ancien, disciple originel du Prophète lors du Sang’Noir. C’est de la main du Sauveur qu’il reçut la dignité du Céleste. Par la volonté de Gaspar furent par la suite consacrés Carian le Pieux et Guérolphe le Calme qui propagèrent la parole du Haut Dieu dans l’entièreté du royaume. Ces deux apôtres multiplièrent les consécrations lors de leurs pérégrinations et redressèrent la foi des sujets. Le Prophète consacra de sa main trois autres sanctifiés : Aurèle d’Avhor, Galvin le Fier et la Sereine Adrianna. Du premier naquirent les consacrés de Felbourg, du second ceux de Corrèse et de la troisième ceux de Cassolmer. Par la transmission de la flamme et l’illumination des consacrés, nous avons confiance en la pérennité de notre foi.

Puissent ces vérités imprégner l’esprit des Hommes et unifier notre royaume dans la prière, la parole et l’action.