Témoignage de l’Avènement

Par Gaspard l’Ancien

I- L’errance de l’humanité

Avant le Sauveur, nous errions dans les méandres de l’ignorance. Par une folie effarante, nous étions aveugles à la lumière du dieu. Nous cultivions ses dons, chérissions ses présents et adorions ses oeuvres, mais dédaignions lever nos yeux vers les cieux. De fausses idoles se dressaient dans les plaines de l’Orrhindas, des autels à la mer perçaient les eaux des marées descendantes à l’est et les impies s’agenouillaient devant les tempêtes à l’ouest. L’hérésie divisait notre peuple et faisait germer en son sein les graines de la discorde. Alors vinrent le Mal et les froids, l’un défiant l’autre de faucher sur son passage les âmes des malheureux.

Privés de la lumière du Seul, les pauvres de nos landes ne purent dresser de murailles spirituelles contre la corruption du Mal. Les ténèbres s’infiltrèrent dans leur coeur et s’emparèrent de leur esprit, les inondant de la plus ignoble sauvagerie. De la Forêt d’Ébène aux rivages de Salvar, les victimes de la damnation cherchèrent refuge, mais ne trouvèrent que les griffes acérées de l’hiver et le croassement des corbeaux se repaissant des trépassés. Nos blasphèmes nous avaient menés au bord du gouffre, et, désespérés, nous nous apprêtions à y plonger.

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II- Le pardon du Céleste

Je vagabondais dans la vastitude de l’Orrhindas, poursuivant la mort plus que je ne la fuyais. Recroquevillé sur ma monture, je luttais faiblement contre les vents glaciaux lorsque le ciel s’ouvrit et déversa sur mon être entier la chaleur des jours d’été. En mon coeur, je ressentis l’appel de Celui que j’avais rejeté, du seul Seigneur et Bienfaiteur de notre humanité. Les rayons apaisants qui m’enveloppaient portaient en eux la promesse d’un lendemain d’allégresse. Sans un mot, notre dieu m’offrait son pardon et la rédemption.

De l’éclaircie céleste apparurent alors trois hirondelles qui, dans une danse aérienne majestueuse, vinrent se jucher sur l’encolure de ma jument. La première, par son plumage vermeil, portait la reconnaissance de nos souffrances. La deuxième, arborant l’azur, m’invitait à remettre ma foi au Roi des cieux. La troisième, à la blancheur immaculée, laissait entrevoir la splendeur des jours à venir. Après que j’eusse accordé l’attention nécessaire à chacune, elles s’envolèrent vivement, toutes portées par des volontés distinctes. La première disparut au Nord, la seconde s’éleva vers le Soleil et la troisième plana vers le Sud. Porté par la certitude qu’il me fallait poursuivre l’espoir d’un meilleur lendemain, je me laissai guider vers le Sud.

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III- Discours du bivouac

Sur ma route, je partageai l’invitation du dieu à ceux que je croisai. Trente hommes et trente femmes en vinrent ainsi à me suivre. Le Soleil achevait sa course lorsque, six nuits après mon illumination, nous parvînmes aux pieds des Namori. À l’ombre d’un haut genévrier garni de baies indigo se reposait un homme vêtu d’une tunique en haillons. Un feu modeste attirait son regard lorsque je m’adressai à lui : “Nous cherchons l’hirondelle du Céleste, l’as-tu aperçue?”. Sans détourner son attention des flammes dansantes, l’inconnu me questionna : “Pourquoi l’hirondelle se risquerait-elle à survoler les neiges des montagnes? N’y a-t-il pas en ces terres tout ce qu’elle peut désirer?” Offusqué de ce manque de foi, je m’exclamai : “Inconnu, nous suivons le chemin tracé par le Dieu! Ne veux-tu pas être sauvé?”

L’inconnu, pour la première fois, se redressa et étudia notre pieuse cohorte. Avec douceur, il prononça ses mots : “Si vous souhaitez échapper à la mort dans les montagnes, vous y parviendrez. Par contre, si vous espérez y trouver la vie, vous échouerez. Le Céleste est lumière. Or, dans la clarté vous marchez en aveugle. Ce que le Céleste éclaire, vous devez le contempler. Vous êtes déjà béni d’avoir emprunté la route de l’espoir, mais, ce faisant, vous avez délaissé votre souffrance. Le Céleste s’attend-il à ce que vous vous détourniez de votre passé? Non, humbles pèlerins, le Céleste vous demande de purifier les maux, de soigner les souffrants et d’entretenir la vie. Je vous accompagnerai vers le Nord, car c’est dans les ténèbres que doit percer la lumière, car le lendemain ne peut exister sans l’hier.”

À ces derniers mots, un bruissement d’épines se fit entendre au sommet du genévrier. S’envola alors de la cime de l’arbre l’hirondelle blanche, messagère du Seigneur. Celle-ci tenait en son bec une baie d’azur et entre ses pattes une branche d’aubépine aux boutons écarlates. L’oiseau se posa paisiblement sur l’épaule de l’inconnu et, lors de son ultime battement d’ailes, nous sûmes que le Céleste nous avait déjà bénis.

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IV- La traversée des steppes

Les trente hommes et trente femmes qui m’avaient pris comme guide suivirent mes allégeances lorsque je posai le genou devant le Sage. Comme un seul corps, nous avions choisi de nous en remettre à celui que le Céleste avait placé sur notre chemin et de le suivre vers le Nord. Notre première nuit dans les froids de l’Orrhindas ne manqua toutefois pas de saper les forces de notre cohorte. Avant l’aube, le sage recueillit des buissons asséchés et y instigua un feu. Alors que nous, malheureux mortels transis de froid sous l’effet de la brise nocturne, nous approchions de la source de chaleur, l’homme s’exclama : “Voyez comment la simple lueur d’un feu naissant porte la promesse d’un nouveau jour. Vous qui doutiez de l’aube à venir, vous décelez dans une seule flamme les aventures de toute une vie. Si un buisson sec vous apporte de tels espoirs, que pourra donc vous apporter la source de toute lumière, le très haut Céleste?”

“Compagnons, notre traversée des steppes glacées ne fait que débuter. Soixante jours et soixante nuits nous séparent toujours de l’origine du Mal. La faim vous tenaillera, la soif vous accablera et la maladie vous tiraillera. Mais si vous placez votre foi en notre Dieu, alors il vous répondra et entretiendra votre vie. Levez les yeux vers l’horizon et contemplez la renaissance de sa lumière. Priez le Très-Haut à la vue de cette merveille et, je vous en fais la promesse, aucun mal ne vous atteindra.”

Le Sage ouvrit alors les bras vers le Soleil levant de l’Est et invoqua le dieu. Tous ensemble, nous suivîmes son exemple : “Seigneur de l’aube, abaisse ton regard et reconnais ceux qui acceptent ta volonté. Illumine les terres et les mers, réchauffe nos demeures et éblouis les désespérés. Chasse les vestiges de la nuit, dissipe l’obsession de nos songes et aveugle ceux qui te combattent. Seigneur de l’aube, enveloppe-nous de ta lumière, car nous le méritons.”

Lorsque nos ultimes prières s’évanouirent dans les brumes du matin, une chaleur apaisante nous enveloppa tous et toutes. À l’Ouest, la silhouette d’un buffle se dessina sur l’horizon. Ce matin-là, nous mangeâmes à satiété et, en retour, nous remerciâmes le Céleste à chaque aube qu’il daignait nous accorder. Par la grâce du Dieu, nous survécûmes ainsi aux soixante jours et soixante nuits qu’exigea la traversée de l’Orrhindas.

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V- Sang’Noir et Sang d’Ambre

À l’austérité des steppes succéda la morbidité des routes de Corrèse. Pendus, égorgés, brûlés et décapités jonchaient les champs de part et d’autre des voies que nous empruntions. Si nulle âme qui vive ne daigna nous croiser, nous devinions sans peine qu’un danger incommensurable guettait chacun de nos pas. Sous la guidance du Sage, nous fîmes un arrêt devant les grilles de Porte-Chêne. Du haut des remparts les surplombant, deux soldats nous interpellèrent immédiatement : “Passez votre chemin voyageurs! hurlèrent-ils, vous ne trouverez ici ni allié, ni ami. Le Sang’Noir nous a frappés les premiers, la mort nous emportera les derniers!”

À ces mots empreints de désespoir, le Sage s’avança et s’exprima humblement : “Galvin, fils de Clovis, et Frimond, fils d’Archebert, vous êtes des hommes fiers et droits. Le Céleste a eu pitié de vous et sait que votre fermeté dissimule une détresse inhumaine. N’ouvrez pas ces grilles, car le moment de notre entrée n’est pas encore arrivé. Indiquez-nous seulement où débuta le Mal et nous reprendrons notre chemin. Par contre, gardez ceci en mémoire : lorsque nous reviendrons, vous nous rejoindrez et vous témoignerez de ce que vous avez vu en ces lieux.” À ceci, les gardes bégayèrent quelques phrases de stupéfaction et nous révélèrent que le Sang’Noir trouvait sa source chez le fermier Canterre, à l’orée de la forêt éternelle.

La demeure de Canterre avait été désertée dès le premier jour du Mal et il n’y errait plus que les âmes en peine de ses cinq enfants accrochés au chêne ancestral et de sa femme mutilée. Dès notre arrivée, le Sage se précipita vers le chêne, s’y agenouilla et pleura. Lorsque sa peine eût diminué, il saisit l’éclat orangé d’un vitrail fracassé à proximité, puis il entailla en silence la paume de sa main droite. De la plaie s’écoula un sang d’ambre attestant de son ascendance divine. Alors que le liquide vital abreuvait les racines noueuses du vieux chêne, il cria : “Folies de l’Innommable, écoutez ma voix! Votre règne en ces terres est depuis longtemps révolu! Je suis le porteur de la pureté divine, le messager de la parole céleste, le Prophète du Très Haut! Retournez dans l’esprit du Ténébreux car l’humanité se souvient maintenant de son Seigneur! Je vous l’ordonne par les six bénédictions du Céleste : retournez d’où vous venez et n’en revenez plus!”

Quand l’ultime goutte de sang d’ambre pénétra le sol de la ferme Canterre, une plainte d’agonie émergea des tréfonds de la forêt d’Ébène. À son extinction, un poids fut retiré de nos âmes. La tyrannie des ombres achevait, le règne du Lumineux débutait. L’inconnu, le Sage, son Prophète, nous l’avait démontré.

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VI- Discours aux Paurroi

Lorsque nous nous tînmes de nouveau devant les grilles de Porte-Chêne, un Soleil ardent réchauffait les rues de la cité. Avant même que nous ne puissions adresser la parole aux gardes, ceux-ci nous ouvrirent les portes de leur ville et nous invitèrent à rencontrer leurs suzerains, les membres de la famille Paurroi. Le voile sombre qui recouvrait le bastion de l’Ouest s’était visiblement dissipé et la rumeur des exploits du Prophète s’était déjà propagée jusqu’en ses murs. La population nous accueillait avec une joie non feinte, mais nous savions que sous celle-ci persistait une méfiance incurable.

Les Paurroi attendaient notre cohorte sous le porche de leur châtelet familial. Sans ambages, ils s’avancèrent et nous demandèrent : “À qui parmi vous doit-on notre liberté? Les ombres nous encerclaient et les nôtres s’éteignaient, mais un vent s’est levé et, tout en repoussant nos craintes, il a porté jusqu’à nous le murmure d’une ère nouvelle”. Constatant que le Prophète conservait le silence à la suite de ces allégations, je pris la parole : “Nobles suzerains de Porte-Chêne, c’est le Céleste que vous devez remercier, non un seul homme. Lui seul détient le pouvoir absolu de sauver l’Homme.”

À ces mots, le Prophète leva la main droite, présentant la plaie traversant sa paume, et entama son discours : “Seul le Très-Haut détient le pouvoir de sauver l’Homme, et seul le Très-Haut peut gratifier l’Homme des armes nécessaires à sa survie. C’est par mon intermédiaire que vous avez été libérés, mais je ne suis que le Prophète du Céleste, le porteur de ses miracles ; c’est par mon sang qu’il vous a accordé ses bienfaits. Je suis aussi responsable de mon sang qu’un duc l’est du sien. Ne célébrez donc pas l’inconnu qui se dresse devant vous ; célébrez plutôt les dons qu’il détient et le rôle qu’il joue. Lorsque le vassal s’agenouille devant le seigneur, à qui jure-t-il fidélité? À l’individu, ou à la noblesse qu’il représente? Je suis tel le seigneur qui protège ses partisans, je ne suis que la façade de Celui qui a fait de moi son miroir.”

Les Paurroi, tout en posant le genou au sol devant le Prophète, lui vouèrent alors ce serment : “Mieux vaut servir le miroir du dieu salvateur que de régner en roi dans les ténèbres. De ce jour et à jamais, nos terres, notre peuple et nos âmes seront destinés à la cause du Céleste. Comme preuve de cette promesse, Galvin et Frimond, fiers soldats de notre maison, vous escorteront et se porteront à la défense de vos fidèles.” Comme le Prophète l’avait annoncé, ceux qui doutaient lors notre première visite nous rejoignaient à la seconde. Nous quittâmes Porte-Chêne satisfaits et sûrs que le divin veillait sur nous.

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VII- Les libérations

Tels la brise repoussant lentement les nuages, nous poursuivîmes notre pérégrination à l’Est puis au Nord. Le Prophète, devenu le Salvateur, détenait ce fabuleux pouvoir d’éloigner les damnés du Sang’Noir. Par sa seule présence, les maudits reculaient, se couvraient les yeux de frayeur et se tordaient de douleur. Mieux qu’un millier de guerriers en armes, le Salvateur libérait seul les hameaux et les duchés qu’il sillonnait. Combien de sièges rompit-il? Combien de mesnies pacifia-t-il? Combien de massacres prévint-il? D’abord à Lys d’Or, ensuite par Cassel, Salvar, Vêpres, Vaer et Fel, les foules assistèrent à sa venue et aux prestiges du Céleste. Les lunes se succédaient sans fin et, à la fin de chacune, le nom du Très-Haut emplissait toujours un peu plus le coeur de ses nouveaux fidèles.

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VIII- Discours de Fel

Lorsque nous parvînmes aux portes abattues de Fel, nous découvrîmes une cité consumée par le vice et la folie. Non seulement les damnés avaient-ils repoussé les nobles citoyens dans leurs ultimes retranchements, mais des mécréants s’étaient emparés des réserves de grains pour en faire le commerce illicite. Pour quelques piécettes, les innocents affamés étaient ainsi laissés à leur terrible sort. Avant que nous ne pûmes confronter les infectés, le chef des receleurs vînt à notre rencontre près d’une blanche fontaine surveillée par un cygne de marbre noir. S’adressant directement au Salvateur, il lui offrit sans honte son abjecte proposition : “Voyageur, lui dit-il, le duc Aerann a abandonné son titre et le faible Lobillard a pris sa place. Vous qui paraissez appartenir à la race des dirigeants, vous joindrez-vous à notre parti? Ou adopterez-vous celui de la médiocrité et de la peur?” À ces mots, le malfrat tendit la main à notre meneur en guise de bienvenue.

Le Salvateur, possédé par une fureur inqualifiable, empoigna l’homme de sa main droite, dégaina la dague de son interlocuteur de sa main gauche et enfonça promptement la lame acérée dans le coeur de ce dernier. La vie s’écoulait lourdement de la plaie du criminel lorsque le Salvateur se redressa et lança ses paroles à la ville tout entière : “La force réside dans la vertu, et la vertu repose dans le coeur de celui préservant l’oeuvre du Céleste. Qui était cet ignorant pour se proclamer seigneur parmi les Hommes? Lui qui ne savait même pas rassasier l’affamé et consoler l’attristé? Par le Céleste, je vous en fais le serment, cet homme était moins qu’un damné du Sang’Noir. Conscient de sa Raison et en pleine possession de son Coeur, il a préféré contraindre son humanité au silence au nom de ses vices dévorants. Je vous le dis, fidèles du Très Haut, les défunts du Sang’Noir contempleront la lumière du Céleste, car ils ne purent se dresser contre la terrible puissance des ombres. Mais les malfrats qui ont préféré le vice à la vertu seront consumés par le feu du Dieu et retourneront au néant. Comme je l’ai fait, servez la volonté du Céleste en purifiant sa création des faibles qui en rongent les beautés.”

Attirés par cette proclamation divine, les damnés du Sang’Noir déferlèrent aussitôt dans les rues environnantes. Les milliers de maudits encerclèrent notre maigre cohorte, aspirant mettre à l’épreuve les pouvoirs du Salvateur. Les mains toujours imprégnées du sang du mécréant, le Libérateur ouvrit les bras vers le ciel et appela le Dieu : “Ô Créateur de l’Humanité! Pardonne à ces possédés car ce n’est pas de leur volonté propre qu’ils te défient! Montre-leur ta lumière et accueille-les dans leur ultime demeure!” Accueillant cette humble requête, le Céleste dissipa le voile grisâtre surplombant la région et darda de son illumination les foules de damnés. Sous l’effet de cette éclaircie, le cygne de marbre noir de la fontaine se mit à scintiller, repoussant les assaillants vers les ports de Fel. La furieuse débandade ne s’acheva que lorsque les damnés ne se furent tous jetés au bas des falaises de Fel. Au lendemain de ce miracle, Fel était libérée de son siège et le cygne de marbre, jadis noir de jais, arborait désormais une blancheur immaculée.

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IX- Le bûcher d’Altara

C’est dans le châtelet de l’avenue des Marchands que furent retrouvés les nouveaux suzerains de Fel, ceux-là même qui subissaient les mesquineries des bandes de larrons maudites par le Libérateur. Nous trouvâmes au sommet de la modeste fortification le dirigeant Lobillard, une épée à la main, effondré sur le corps de sa fille, Altara. Une plaie béante traversait la panse de la jeune femme alors qu’un liquide noirâtre, désormais asséché, en avait massivement suinté ; le Sang’Noir avait jeté son dévolu sur la fille, puis et le père s’était fait bourreau. À la vue de notre guide, le père se projeta à ses pieds et l’implora : “Vous qui libérez les hommes de leur peur, libérez-moi de mon crime! Prenez ma vie et rendez celle de ma fille! Quel dieu laisserait la fille mourir sous la lame du père? Si dieu il y a, bien cruel doit-il être pour nous imposer mille tourments!”

Le Libérateur, ému par la consternation de l’homme, pointa le corps de la demoiselle et s’adressa au noble bourgeois : “Si le Céleste m’avait offert les mystères de ses desseins éternels, je les aurais partagés avec vous. Mais le Très Haut ne m’a béni que de l’action et du don de lumière. Ceux qui m’accompagneront dans ma foi m’aideront à nourrir l’illumination et à en extraire des miracles inouïs. Si vous m’aimez, et si vous aimez ce que je représente, abandonnez-vous à votre foi et élevez un bûcher de bois et de paille en ce lieu.”

Le patriarche Lobillard, confus, s’effondra de nouveau sur les dalles de pierres grises : “Je vous demande de redonner vie à ma fille et vous élevez un bûcher! Êtes-vous donc aussi cruel que les damnés? Aussi sadique que les mécréants?” Jusqu’à l’épuisement, le pauvre homme s’acharna sans succès à ralentir notre oeuvre funéraire. Le Libérateur, des heures durant et jusqu’au crépuscule, ne dit mot et médita en silence. Lorsque le bûcher fut jugé adéquat, le corps de la fillette y fut déposé. Le Libérateur décrocha alors l’une des torches enflammées par les domestiques de la maison et la tendit au père. La résignation dans l’âme, ce dernier s’en empara  et partagea ses flammes avec le lieu de repos de sa progéniture.

À la quintessence du flamboiement, le Thaumaturge délaissa son mutisme : “Celui qui, avant la fin, accepte son sort et s’en remet au Céleste ne peut mourir. Puisque le coeur obéit encore aux yeux, en voici un témoignage. Puissent un jour vos yeux obéir à votre coeur.” Immédiatement, la jeune fille, Altara, descendit de son ultime lit de paille et émergea des flammes ressuscitée et regaillardie. Tandis que le père enlaçait la fille, tous louaient la justice du Très Haut.

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X- L’avènement du Roi

Fel libéré, nous achevions notre purge des landes. Or, le chaos persistait. S’ils étaient abandonnés dans ce terreau de vices, des nuées d’Hommes allaient sombrer dans l’avarice et la barbarie. À la suite du Thaumaturge, nous nous dirigeâmes donc vers Vaer. De là, notre guide fit quérir les seigneurs des terres. En cohorte de dix messagers -cinq hommes et cinq femmes- nous nous dispersâmes vers les six plus influentes familles et leur citadelle : les Paurroi de Porte-Chêne, les Acciaro de Salvar, les Gwenfynn de Cassel, les Filii d’Avhor, les Lobillard de Fel et les Mond de Lys d’Or. Soixante hommes et femmes sillonnèrent ainsi la contrée et en ramenèrent les plus illustres figures.

Rassemblées en un même corps, les sept maisons -les Lacignon de Vaer s’étant joints à la foule- reconnurent la nécessité d’une nation unifiée et soudée par une même foi et un même suzerain. Prophète, Salvateur, Libérateur et Thaumaturge, l’inconnu des Monts Namori reçut les acclamations de l’élite. Devant lui, chacun inclina la tête et fit serment de loyauté et d’amitié. De leur arrivée à ce moment, jamais notre meneur ne prononça mot, laissant le peuple choisir sa destinée. Ce n’est que lorsque l’entièreté des allégeances furent offertes qu’il rompit le silence : “Je suis Roi et Prophète, je suis parole du Céleste, je suis Royaume d’Ébène : Que le Soleil se lève sur les ténèbres de temps anciens.”