Témoignage de l’Ascension

Par Thorstein l’Oracle

 

I- Écrit d’un mourant

Le Céleste m’a gratifié d’une longue et prospère existence. Certes, mes premières années furent teintées des horreurs indélébiles du Sang’Noir, mais j’eus le privilège d’assister à la libération de Fel, au couronnement du Prophète et à l’unification du royaume sous l’œil glorieux du Très Haut. Dès l’instant où le pied de notre Roi foula les rives de l’île d’Yr, je reçus ma vocation et pris la route menant vers les lointaines montagnes Namori. Toute ma vie durant, j’usai du temps qui m’était imparti afin d’y élever un monument à l’honneur du Dieu, une cité sainte comme nul n’en avait contemplée jusqu’alors. Sur la Main céleste, j’érigeai une tente en peau de cerf où les pèlerins purent trouver repos. La tente devint un jour campement, le campement fut ceinturé d’une palissade taillée dans les troncs de centaines de mélèzes, et, enfin, les palissades et bâtiments se doublèrent de pierres tirées des flancs des montagnes. Haut-Dôme, mon héritage, trône maintenant et à jamais au sommet des terres bénies par le Seigneur.

Et voilà que mon heure approche. Alité, tremblotant et pris de cécité, je retournerai bientôt à la lumière du Céleste. Une vague satisfaction s’empare de moi lorsque je songe à l’ensemble de mes œuvres et, sans me montrer vaniteux, j’ai la sincère conviction que j’ai agi comme l’aurait souhaité mon Créateur. Cependant, il me faut laisser en ce monde un ultime don, un savoir qui, depuis ma tendre enfance, berce mes jours et mes nuits : des visions des temps à venir.  Longtemps je crus que les images prophétiques qui apparaissaient en mon esprit représentaient une forme de malédiction jetée par les ombres afin de me tourmenter. Or, avec les années vint la sagesse, et avec la sagesse naquit l’acceptation. Plutôt que de condamner ce talent qui m’était offert, je l’acceptai et j’en usai avec la plus grande circonspection. Aujourd’hui, à l’aube de mon ascension, j’offre au royaume ce qui me fut confié.

Frères et sœurs, je vous confie humblement la fin de Célès, le crépuscule de notre monde.

II- La montée du voile

Le Sang’Noir fut notre malédiction. Or, derrière cette malédiction fut déduite une leçon que jamais nous n’avons oubliée : seule l’illumination du Céleste nous protège des méandres de l’obscurité. Si nous dûmes payer le fort prix pour nous rappeler cette vérité des temps anciens, d’autres en ce monde nagent aujourd’hui encore dans une mer d’ignorance. Tout autour du royaume d’Ébène –patrie des vrais croyants- résident des infidèles qui, par leur faiblesse d’esprit, nourrissent les ombres.

Au nord de la blanche mer, des êtres de glaces s’obstinent à tuer le divin par leurs chants blasphématoires. Ils se targuent d’entretenir un art qui, davantage que les dieux eux-mêmes, ferait de l’Homme un être parfait. Dans les déserts de l’Occident, des tribus faméliques prêchent auprès de dieux animaux, de monstruosités aux attributs immondes. Elles soutiennent que le Créateur est multitude et que chacun des êtres peuplant Célès est image des dieux. Par-delà les montagnes du Sud, les héritiers de la destruction craignent et vénèrent les esprits de leurs aïeuls. Chaque nuit, ils vivent dans la peur que ceux-ci reparaissent afin de les tourmenter. Dans les vastes mers turquoise, on s’imagine qu’un cruel dieu marin règne en tyran sur les âmes des mortels. Les pêcheurs lui offrent leurs meilleures prises, les marchands lui remettent leurs richesses et les pauvres lui sacrifient leurs nourrissons. Seuls nous préservons le nom du Céleste. Or, lorsque l’art se révèlera sorcellerie, que les animaux seront touchés par la rage, que les fantômes du passé s’évaporeront et que les mers s’assècheront, lorsque les déités abaisseront leurs masques et dévoileront leur faciès ténébreux, qui protègera l’Homme?

Le jour viendra où les flammes jailliront à l’Est et s’abattront à l’Ouest, où les neiges s’élèveront au Nord et s’écrouleront au Sud. Lorsque le céleste se fera souterrain et où le souterrain se fera céleste, le cœur des Hommes faibles se noircira. Tout autour du temple de la vraie foi, l’humanité plongera dans la folie des guerres et des massacres. Les fils trahiront leurs pères, les filles honniront leurs mères et autant gueux que nobles dineront à la table de la mort. En notre royaume, la lueur du Dieu véritable perdurera, mais les ombres l’encercleront et la menaceront.

III- L’agonie

Notre rayonnement heurtera la vue des larbins de la nuit. Confortable dans sa corruption, le reste de l’humanité s’irritera de contempler la grandeur de notre foi. Au premier jour de l’hiver de braises, nos voisins lorgneront nos landes et appareilleront pour y répandre leur fiel. Dans les ports de Cassel et de Felbourg surgiront les boutres des blasphémateurs maudits. Au seuil de Lys d’Or et de Porte-Chêne apparaitront les machines de guerre des damnés. Dans les neiges et les cendres se multiplieront les massacres de sorte que, avant la fin de la froide saison, les ossements entremêlés des pieux et des hérétiques joncheront les champs et les rues des neuf palatinats.

Du Val-de-Ciel à la baie d’Ambroise, des rivières de sang naîtront et gorgeront les sols. Les charognards se repaîtront des innocents tandis que les meurtriers, privés de toute nourriture, dévoreront les charognards. Partout où l’œil se posera, des visages déformés pourront être aperçus. Chaque fois que l’on prêtera l’oreille, des hurlements d’horreur seront entendus. Le dernier prince du royaume d’Ébène, Okiliaste le Premier, trouvera la mort au sommet du beffroi enflammé de la cité d’Yr. Ce bûcher de pierre, ultime phare perçant l’obscurité, embrasera les cieux pour deux jours et deux nuits. Au terme de la seconde nuit, le beffroi s’écroulera en emportant dans sa chute les vestiges de notre contrée. Sous les coups de nos ennemis unifiés par la haine, nous ploierons le genou.

Dans les caveaux, les cryptes et les cavernes oubliées, les réfugiés de l’Ébène attendront la fin des hostilités. Tous invoqueront le nom du Dieu, mais jamais leurs souhaits ne seront exaucés, car nul, même le Céleste, ne peut redresser une humanité aspirant à sa propre perte. Ils agoniseront dans les ténèbres humides et désespèreront.

IV- L’Enchaîné libéré

Jusque dans les tréfonds de Célès, l’obscurité s’infiltrera paisiblement, sournoisement. Les mortels, soucieux de leur survie quotidienne, ne s’en préoccuperont guère et, lentement, la bestialité s’immiscera dans les abîmes originaux de notre monde. Nul ne pourra empêcher ce fait et, en moins d’une génération, la terre sera si souillée que la vie refusera même d’y foisonner.

Dans sa prison millénaire, l’Innommable devenu Enchaîné prendra conscience de l’approche des voiles sombres. Il se débattra, rugira et éprouvera les chaînes scintillantes qui depuis des millénaires le privent de sa liberté. Le Céleste, privé de la foi de ses propres créatures humaines, ne pourra maintenir autour du premier créateur les barreaux éblouissants qu’il avait engendrés. Impuissant, il observera l’Innommable dissiper dans un marasme d’ombres opaques sa cage et regagner définitivement la liberté.

Pris d’une folie créatrice inimaginable, l’Innommable relâchera ses pulsions refoulées, se drapera dans un manteau virevoltant d’ombres indiscernables et entamera une danse solitaire aussi magnifique que terrifiante. De cette danse naîtra une obscurité si dense que nul rayon solaire ne pourra jamais la percer. Et cette brume informe s’élèvera, s’envolera puis imprègnera le domaine du Céleste. Les rôles seront inversés : l’être de lumière, autrefois geôlier de l’Innommable, deviendra prisonnier de l’Enchaîné libéré. Une prison sombre le contraindra et le réduira à l’impuissance. Alors l’Innommable regagnera sa toute-puissance.

V- Le recommencement

En Célès, les vestiges des premiers temps seront réanimés. Fidèle à ses pulsions primaires, l’Innommable restaurera les arts mystiques. Aussitôt, des félons parmi les Hommes s’approprieront la sorcellerie et en useront contre Célès. Sous leurs ordres, des archipels florissants seront submergés sous les eaux. Les chaînes de montagnes, tels de vulgaires monticules de sable, s’égraineront et enseveliront les plaines fertiles. Les pommiers et les figuiers seront emportés par des colonnes de vent plus implacables que des falaises de roc. À chaque cataclysme engendré par la combinaison de la magie et de l’ambition humaine, les fondations de ces terres s’effriteront irrémédiablement.

Puis, en une lunaison, des forêts entières surgiront des sols de l’Orrhindas et reprendront leur empire jadis défriché par les enfants d’Arianne. Pour chaque arbre qui tombera sous les coups des haches, dix renaîtront des racines subsistantes. Dans les canopées de ces étendues forestières se matérialiseront des créatures anciennes qui hanteront les enfants de l’humanité déchue. Nul ne pourra plus sillonner les landes sans craindre les innombrables bosquets qui ponctueront les routes. Les Macassars sylvestres pourchasseront les Hommes jusque dans leurs derniers retranchements afin de satisfaire leur vengeance ancestrale. Alors l’humanité sera confinée aux montagnes, aux déserts et à la rocaille. Malgré sa détermination et ses supplications au Céleste, notre race retrouvera le statut qu’elle occupait lors du Foisonnement.

 

VI- La damnation

Pendant mille ans, l’humanité sera damnée pour son hérésie. Les innocents paieront la faute des coupables et les coupables périront dans la terreur comme les innocents. L’Innommable restaurera les ombres de ce monde et leur redonnera leurs reflets des origines. Toutefois, lors du millénaire maudit, il relâchera ses passions créatrices les plus contradictoires et donnera naissance à des engeances qui apporteront parfois l’espoir, souvent le désespoir.

Dans les mers et dans les airs, de féroces et immondes chimères refuseront aux habitants la paix et la tranquillité. Des abysses des océans lointains monteront les dix têtes de l’Eschatan, l’ultime dévoreur. Chacune des dix têtes sera recouverte de mille serpents pouvant chacun dévorer dix chevaux. Les têtes de la créature surgiront et disparaitront dans les mers à leur gré, engendrant des tsunamis à chaque reprise. Jamais le corps de l’Eschatan ne sera aperçu, car toujours demeurera-t-il dans les profondeurs marines. Dans les cieux planera l’Yrkenyss, le murmure du néant. Invisible et informe, il se sustentera des essences des êtres de Célès. Partout où il se posera, il dévastera les landes, laissant derrière lui poussières et vide. Nul ne pourra le combattre, car nul ne pourra combler sa faim infinie.

Des héros naîtront parmi les Hommes, eux-mêmes gratifiés par le hasard créateur de l’Innommable. Certains arboreront l’acier pour ramener l’ordre et l’unité, d’autres manieront la magie avec une prudence suffisante pour en tirer quelques bienfaits. Or, tous les héros périront, emportant dans leur tombe davantage d’espoir qu’ils n’en avaient généré.

Pendant mille ans durera cette damnation. Pendant mille ans restera silencieux le Céleste et hurlera l’Innommable.

VII- La montée

Au premier jour du second millénaire, l’Yrkenyss fondra sur l’Eschatan afin d’en nier l’existence. Les unes après les autres, les dix têtes de l’ignoble destructeur marin sombreront dans les profondeurs des océans. Alors le murmure du néant plongera dans les abysses afin de s’attaquer au cœur de son ennemi. Or, le corps de l’Eschatan sera plus vaste que cent îles d’Yr et, victime de sa gourmandise, l’Yrkenyss ne pourra l’assimiler entièrement. L’un comme l’autre périront dans un déferlement d’ombres ardentes qui soulèvera les eaux.

Témoins de cette bataille épique et de son dénouement, les derniers Hommes verront les mers bouillonner et s’imprégner d’une noirceur telle qu’ils les confondront avec des puits infinis. Les mers en ébullition envahiront lentement les landes et avaleront inexorablement plages, plaines et forêts. Tout vivant –qu’il soit création du Céleste ou engeance de l’Innommable- qui sera humecté par les eaux ardentes subira les supplices les plus atroces avant de rendre l’âme. Du liquide s’élèvera une vapeur infecte qui flétrira les pétales des dernières fleurs de la création et empoisonnera les oiseaux du ciel. Alors l’humanité ne se verra plus offrir que deux choix : fuir l’inéluctable marée ou succomber à ses horribles malédictions.

Sans concertation et par pur instinct, les Hommes graviront les flancs des montagnes du Nord et du Sud, les Crocs et les Namori. Parmi les pics acérés des premières, ils tenteront d’échapper à leur sort. Or, les Crocs auront trop longtemps été peuplés par d’infâmes félons et les pierres des collines en auront été corrompues. Le vice imprégné dans le roc appellera celui des mers et, lors d’une tempête où des millions d’éclairs frapperont la cime des monts, les Crocs s’effondreront et seront engloutis par les eaux ténébreuses de la Mer blanche. Ne survivront que les réfugiés des Namori.

VIII- Le dôme des cieux

Sous la guidance du suzerain du Val-de-Ciel, duc de Haut-Dôme, les survivants trouveront réconfort. De l’invasion des perfides hérétiques à la montée des eaux brûlantes, la capitale du palatinat sanctifié sera épargnée par l’infamie. Nul envahisseur humain ne parviendra à franchir les cols des monts Namori, nul Macassar n’osera quitter ses forêts pour gagner les hauteurs enneigées, jamais l’Eschatan et l’Yrkenyss ne lorgneront la région et aucune marée ne pourra submerger la Main céleste. En cet ultime sanctuaire reposeront les reliquats de l’humanité.

Dans les archives sacrées de Haut-Dôme, les Hommes redécouvriront l’existence de leur créateur et les dogmes de sa foi. Des nourrissons verront le jour et seront éduqués dans les voies du Céleste et uniront les congrégations sous une seule bannière. Tous verront derrière les écrits du Recueil des Témoins et les paroles du Prophète la sagesse du Dieu et, d’une seule et même voix, dans un chant harmonieux et sans dissonance, les serviteurs du Céleste louangeront de nouveau la gloire de leur maître. De cet élan de ferveur jaillira la plus pure des illuminations qui finalement ressuscitera l’espoir dans le cœur des survivants, qui lui-même dispersera pour un instant les ténèbres engluant le pied des monts Namori. Dans la vastitude obscure que sera devenu Célès, une lueur flamboyante pourra être aperçue du haut des cieux.

IX- L’ascension

La prison d’ombres du Céleste sera heurtée par la lumineuse ferveur des Hommes et, momentanément, l’emprise de l’Innommable sur le Très Haut s’affaiblira. Notre Dieu, rassuré par cette preuve de la gratitude humaine, s’embrasera d’un feu véhément et aveuglera les mille yeux de l’Innommable. Néanmoins, il ne profitera pas de sa puissance renouvelée pour enchaîner une seconde fois le créateur enragé. Il aura pitié de l’Humanité et de sa souffrance, de sorte qu’il lui offrira l’ultime rédemption. Il enveloppera de ses ailes sanctifiées Célès et érigera un pont scintillant entre la création et son être propre.

Pendant six jours, la nuit délaissera Célès et nul mortel ne pourra plus distinguer le midi de la minuit. Pendant six jours, hommes, femmes, vieillards et enfants feront l’ascension du pont divin et trouveront le repos dans l’illumination du Céleste. Au terme de ces six jours, l’humanité tout entière aura délaissé le monde de l’Innommable.

Dans les plus hautes sphères de la réalité prospèreront à jamais les Hommes. Près de leur dieu, jamais plus ils ne seront soumis à l’obscurité et à ses vices. Ils couleront des jours infinis dans la vertu, la joie et la douceur. Nul père ne connaîtra plus la mort de son fils et nulle mère n’endurera plus les pleurs de sa fille. Famine, maladie et agonie s’effaceront de la mémoire des Hommes et chaque jour sera un banquet où vins, fromages et agrumes empliront les panses des convives. Alors pour l’éternité, le Céleste et ses enfants festoieront dans la blanche pureté des cieux.

 

X- Préparation de l’humanité

De mon départ de Felbourg aux instants présents, ces visions du crépuscule de Célès ont imprégné mon esprit. Nous ne pourrons y échapper, nous ne pourrons les ignorer, nous ne pourrons les adoucir. Nous ne pouvons que comprendre la volonté du Céleste, la faire nôtre et tenter, par la vertu et le partage des saintes écritures, d’en retarder l’avènement. Nous devons garder fraichement en mémoire nos origines et notre destinée.

Souvenons-nous que le Céleste tendit sa main et offrit sa paume. Par cette paume, il donna, protégea et éleva l’Homme. Par sa ferveur, l’Homme prépara le vaisseau de son salut, Val-de-Ciel. Mais approche le jour béni où le dôme des cieux scintillera de mille feux et témoignera de l’amour du dieu. Tel le diamant ornant le sceptre, les pieux des sommets disperseront par leur seul regard les ténèbres de l’Enchaîné et guideront les âmes perdues comme le phare dans la tempête. J’ai vu cette fin, cette hécatombe, et, tous ensemble, nous devons nous y préparer afin que la lumière perdure malgré l’obscurité.