Témoignage de la Puissance

Par Galvin le Fier

I- Le Roi hardi

Je l’aperçus pour la première fois à Porte-Chêne. À la tête d’un contingent de loqueteux, il s’adressa à moi, vulgaire soldat de garnison, comme l’aurait fait un père envers son fils égaré. Du haut des remparts, je croyais le regarder de haut, mais qui étais-je, à patrouiller sur mon pitoyable chemin de ronde, pour dénigrer le Prophète du Céleste? Sans quémander, sans mépriser, il essuya notre refus de lui ouvrir les portes de la forteresse et se fit fort de libérer Corrèse du Mal des ombres. À son retour devant mes murs, il reçut les serments des Paurroi, puis nous invita, mon confrère Frimond et moi-même, à rejoindre sa cohorte.

Pendant des mois, voire des années, j’emboîtai le pas du Prophète et admirai ses prodiges au cœur des communautés ravagées par l’Affliction. Chaque soir, sous les étoiles ou sous la pluie, alors que la Lune entamait son ascension dans les cieux nocturnes, j’enseignai les arts de la guerre et de l’acier à mon guide. Lorsque la malédiction fut endiguée et que le discours de Gué-du-Roi fut prononcé, la tâche m’incomba de recruter la fine fleur du royaume et de lui inspirer la fierté de servir la royauté sous la bannière du Bataillon sacré. En tant que commandant de la garde du Roi, ma jeunesse me quitta, le gris s’empara de mes cheveux et la fatigue s’immisça en mon cœur. Je vieillis aux côtés de mon Prophète et je lui survécus.

Jamais je ne fus un érudit et, à la différence de Gaspard, jamais je n’aspirai à consigner en un recueil mes tourments. Or, la fumée du bûcher du Prophète attisa les convoitises. Des ennemis oubliés crurent ouïr dans les murmures du vent la rumeur d’une nation déchirée et affaiblie. Si je ne pose pas ce récit sur le parchemin, nul ne le fera. Je suis le gardien de la mission de puissance de mon suzerain ; le devoir exige que je veille à sa réalisation.

II- Les vents du Nord

Lors de son ultime ascension vers le Céleste, le Roi laissa derrière lui un trône que nul n’avait la légitimité d’occuper. Les seigneurs du royaume, anxieux des ambitions de leurs semblables et avides d’augmenter leur pouvoir, se regardèrent en chiens de faïence un hiver durant. Fidèle à mon devoir de commandant du Bataillon sacré et à mon serment de guerrier assermenté, je protégeai la cité d’Yr –l’héritage du Prophète- et empêchai la corruption de s’y installer. Pourtant, le premier prince élu, Élémas de Laure, ne daigna prendre résidence dans le palais royal qui lui revenait de droit, lui préférant son manoir de Gué-du-Roi. Il abandonna la cité d’Yr aux corbeaux et fit de moi un fantôme errant dans les méandres d’une capitale déchue.

À la vingt-septième année de l’ère royale, deux cycles après le trépas du Roi, mon serment fut mis à l’épreuve. La douceur du printemps dispersait les glaces de la baie d’Ambroise lorsque les premiers pavillons pointèrent au large des Phares d’Ocre. Sur les ponts de centaines de galères propulsées par la force conjointe des vents du Nord et de milliers de rames, la horde barbare du Vinderrhin affûtait ses haches à l’approche de l’inévitable combat à venir. En quelques heures, les navires s’engouffrèrent dans la baie et, sans rencontrer de résistance, accostèrent sur les rives de l’île d’Yr. Sans armada pour les repousser, mon bataillon ne put qu’assister à la progression de cet ennemi se riant de notre faiblesse.

Pendant que les pauvres âmes d’Yr désertaient leurs chaumières dans l’espoir de regagner les rives de Felbourg, je disposai mes troupes à l’ombre du célestaire de la cité et y attendis l’affrontement. Or, malgré son nombre écrasant, l’envahisseur ne daigna guère rougir sa lame de notre sang. Je vis mes frères et mes sœurs d’armes, ceux et celles que j’avais réunis, élevés et modelés, périr sous une nuée de flèches hurlantes et meurtrières. Ma dernière vision fut celle du célestaire d’Yr, l’ultime gemme de mon Roi, corrompue par les bottes de la horde déferlante.

III- Le preux et la proie

Je m’éveillai sur les berges du hameau de Guethier. Bien que je fusse affublé de blessures ignobles –crâne matraqué et épaule droite flanquée d’une flèche-, les eaux de la baie d’Ambroise, qui devinrent le dernier tombeau des miens après notre défaite, ne daignèrent m’agripper définitivement et m’infligèrent la honte de me rejeter vivant sur le continent. Brisé, mon corps n’était que le reflet de l’accablement de mon âme ; sans cité à protéger, sans bataillon à commander, sans roi à honorer, quel serment pouvais-je bien prétendre encore respecter? Toute ma vie durant, mes frères et sœurs d’armes avaient été la source de ma puissance. Je puisais en leur présence et en leur discipline la volonté de m’acquitter du lourd devoir qui m’était confié. N’ayant désormais pour seules compagnes qu’une lame rouillée et une armure démantelée, je devais trouver ma résolution en mon cœur propre.

Des jours durant, je méditai et aspirai à découvrir les voix du Céleste. Quels plans me réservait-il? Privé de ma puissance, comment m’en montrer digne? C’est au sixième jour de mon errance que je reçus la révélation du Dieu. Sous la corolle bourgeonnante d’un saune, je redonnais à ma lame son lustre d’antan quand à l’Est se profila à l’horizon un misérable contingent d’exilés de la cité d’Yr. Ceignant les gueux, des rustres en armes menaient leur bétail humain à force de bastonnades. Lorsque la compagnie fut à quelques toises de ma personne, j’interpellai les larrons sur la nature de leur commerce. Ils répondirent par maintes insultes et à mes interrogations, croyant s’entretenir avec un vulgaire pèlerin du peuple. À ces offenses, il me fallut leur faire payer le prix du sang. Le péril était grand, mais le Céleste nourrit la flamme guerrière de mon esprit et embrasa la fureur qui m’habitait silencieusement. Sept brutes ils étaient lorsqu’ils m’assaillirent, une seule s’enfuyait en claudiquant lorsque j’eus terminé ma juste besogne.

L’œuvre de sang que j’avais offerte au Très Haut n’avait pu qu’effaroucher les pauvres brebis maltraitées de mes adversaires. Il me fallut m’affaisser de nouveau sous le saule et reprendre l’affutage de ma lame éméchée pour que l’une des prisonnières, une vieille camérière du célestaire de la cité d’Yr, daigne m’adresser la parole. Sans que je n’eusse à prononcer mot, elle m’informa qu’elle et ses camarades avaient été vendus en tant qu’esclaves par les hordes du Vinderrhin à des barbares des Crocs. Elle me gratifia du récit de sa vie et, lorsqu’elle eut achevé celui-ci, les ombres de la nuit enveloppaient notre campement. À l’heure du coucher, elle posa doucement sa main tremblotante sur mon épaule, là où la flèche du Vinderrhin s’était logée, puis me souffla ces mots : « Mon enfant, jamais je ne t’ai oublié. Depuis les remparts de Porte-Chêne, je t’ai apprécié. Plus le maillon est fort, plus la chaîne résiste. Plus la chaîne inclut de maillons, plus elle dévoile son efficacité. Tu dois être le bastion de puissance, le premier maillon d’acier qui jamais ne se tordra. Vers le Nord tu iras et dans les montagnes tu retrouveras la griffe du Céleste, la lance du pieux, l’illumination originelle, Vicérar. »

Je souris à ces paroles que j’attribuai à une folie de vieillesse, puis m’endormis l’épée au poing. Au matin, la vénérable conteuse, ses malheureux compagnons et les héritages sanglants du combat de la veille s’étaient dissipés. Seul demeurait le saule, se balançant inlassablement au gré de la brise du printemps.

IV- La marche solitaire

La voie était tracée. Le Céleste, arborant le visage d’une malheureuse camérière, s’était adressé à moi et avait éclairé ma route. Vicérar, la lance d’or et d’argent du Dieu, devait être mon objectif. Si je refusais cette sainte quête, j’abandonnais mon peuple à son triste sort. Qui pourrait se dresser contre l’armada du Vinderrhin? Qui pourrait empêcher l’envahisseur de profaner chacun des célestaires du royaume? Les barbares ayant établi leurs quartiers sur l’île d’Yr, ils pouvaient désormais lancer, par le biais de la Laurelanne et de l’Augivre, des assauts profondément à l’intérieur des terres et s’approprier nos maigres possessions. Il me fallait reconstruire la chaîne fracassée. Il me fallait puiser dans la découverte de Vicérar l’énergie nécessaire pour incarner le premier maillon de cette chaîne.

Mes pas me menèrent ainsi aux Crocs et à leur peuple hostile. De mon saule aux montagnes, je ne fis la rencontre que d’un peuple apeuré repoussant les affres de la guerre par des lieues de marche. Si celui-ci évitait mon contact de crainte de trouver en moi un ennemi malicieux, je découvris bien rapidement qu’il me serait impossible d’éviter celui des scélérats occupant les montagnes. Certes, ma lame –bénie par les dons du Céleste- avait occis nombre de ces malfrats sans scrupule, mais je n’entretenais guère l’espoir d’abattre les armées de bestiaux rôdant en ces lieux. Afin de me faufiler jusqu’au cœur des Crocs où, je l’espérais, reposait Vicérar, j’entrepris de sillonner les sentiers escarpés des monts à la faveur de la nuit. Or, à six reprises, j’attirai le regard des brigands et, à six reprises, j’échappai de justesse à leur courroux. L’épuisement me gagna, les vents froids me transpercèrent et le désespoir m’envahit.

Je décidai enfin, après six semaines de marche, d’abandonner la sournoiserie du roublard et de rechercher la lance d’illumination sous le Soleil du midi. Ce n’est qu’à cet instant que je sentis l’armure du dieu m’envelopper et réchauffer mon corps endolori. Un halo scintillant de la plus pure lumière blanche me drapa et, lorsque je croisai le chemin des renégats des montagnes, je fus invisible à leurs yeux corrompus. La puissance du saint guerrier réside dans la prestance qu’il tire de sa foi, non dans son bras de chair ou dans sa lame de fer. Sans chair et sans fer, le fervent peut toujours altérer son royaume et y ériger un bastion de lumière. Sans foi, le soldat ne peut que tuer et souffrir. Submergé par la lumière du jour, je traversai ainsi sans peine les tribus furibondes.

V- Vicérar

Six jours après que la lumière m’ait enveloppé, dans un vallon où de rares broussailles se disputaient les espaces libres de rocailles, mon regard se porta sur un mince ruisseau. Bien que je n’aurais dû m’étonner du pouvoir du Céleste en ces lieux, je ne pus réprimer un cri de surprise lorsque je pris conscience que l’affluent se déversait non pas vers les vaux inférieurs à ma position, mais cascadait vers les hauteurs d’un sommet enneigé, défiant par ce fait toutes les lois naturelles communes. Je perçus là un présage offert par le Dieu et décidai d’en remonter le cours jusqu’à la source.

Parfois par l’escalade, parfois par la marche, je parvins éventuellement à une haute et lisse paroi reflétant d’un blanc immaculé la lumière du jour. De celle-ci s’écoulait doucement un délicat fil d’eau miroitant les éclats arc-en-ciel de l’astre solaire et grossissant dans un murmure les flots du faible ruisseau. Ce dernier, par ailleurs, paraissait avoir repris son écoulement normal et dévalait désormais vivement vers une destination inconnue en deçà de ma localisation. La piste offerte par le Céleste semblait toutefois s’arrêter au pied de ce rempart opalin. Je décidai donc de me reposer en ce lieu afin de ne reprendre ma route qu’au lendemain matin.

Alors que la noirceur d’une nuit sans Lune me recouvrait et que le sommeil me berçait, un rêve –ou un antique souvenir- s’immisça en mon esprit. « L’Enchaîné engendre ombres et matière, me disait le Prophète lors d’un crépuscule d’été à Avhor, mais le Céleste en dispose et les sculpte à son gré. Le forgeron sait modeler le métal rougeoyant, le menuisier le bois et le joaillier la gemme. Le vrai fidèle, quant à lui, est maître parmi les artisans, car son âme peut tailler les ténèbres, elles-mêmes à la source de Célès. L’immaculé sait dévoiler la vertu ». Baigné par l’obscurité ambiante, je m’éveillai sur ces paroles et me dirigeai sans hésitation vers la paroi rocheuse. Fermement, j’y enfonçai ma main droite et, dans un craquement de pierre inouï, y plongeai mon bras tout entier. Entre mes doigts, je sentis une hampe rayonnant d’une chaleur réconfortante. En un seul mouvement vif, je l’agrippai et l’extirpai hors du mur de roc.

Soudainement, la nuit fit place au jour et le Soleil chevaucha la Lune dans un clair-obscur magnifique. Vers les cieux étoilés, je brandis Vicérar la lumineuse, lance du Céleste et rayon solaire originel.

VI- La dernière chimère

Le mortel, aussi pieux soit-il, qui côtoie les vestiges des premiers temps est marqué par le fer des origines et ne peut échapper à la rétribution des forces fondamentales. Je libérai l’arme du Céleste et, par cet acte, j’éveillai la convoitise des cauchemars rôdant dans les ténèbres.

Aussitôt la lance abaissée, la Lune reprit son siège dans les cieux et les ombres m’environnèrent de nouveau. Au cœur de celles-ci, trois hurlements retentirent : l’un aussi lancinant que le cri du loup des montagnes, un autre aux résonnances serpentines et un dernier à la majesté du lion. Rapidement, la créature à l’origine de ces horribles avertissements s’avança et s’offrit à mes yeux. Aussi haute qu’un trébuchet d’Yr, aussi nauséabonde que les caniveaux de Felbourg et aussi affreuse que les monstres des contes de Corrèse, elle me dardait de ses trois têtes aux traits difformes d’un loup, d’un basilic et d’un lion. Son corps écailleux porté par quatre pattes musculeuses s’allongeait vers l’arrière pour s’achever en une longue queue hérissée de dards sombres. Cette chimère, bête des ères oubliées, n’aspirait qu’à une chose : éradiquer le fou ayant rapporté sur Célès l’arme de son dieu. Repoussant la terreur qui m’envahissait, je brandis de nouveau Vicérar et entrepris de terrasser l’horreur.

Le combat qui s’en suivit fut âpre et, pour chaque blessure que j’infligeai à mon ennemi, celui-ci m’en offrit deux. Je transperçai d’abord le basilic et enduis la pointe de ma lance de son poison. Par celui-ci, je fis subir au loup les pires souffrances. Dans son agonie, la seconde tête poussa un hurlement si strident que le lion lui-même s’en tourmenta et perdit toute discipline. Engouffrant enfin Vicérar dans la crinière hirsute du félin défiguré, j’achevai mon adversaire. Le sang embrouillait ma vue et mes articulations se disloquaient, mais la victoire était mienne. Souffrant et exténué, je sombrai dans l’inconscience.

À mon réveil, seuls subsistaient de la créature une écaille et une griffe, toutes deux noires de jais. De la première, je fis un bouclier plus résistant que l’acier des îles. De la seconde, je taillai un poignard plus perçant que le croc de la vipère. Équipé de l’ombre et de la lumière, je quittai les montagnes et pris le chemin du retour, celui de la cité d’Yr et de ses envahisseurs impies.

VII- Le dernier géant

Tout homme naît par la volonté du Céleste. Qu’on le remercie de ce fait ou qu’on lui refuse cet hommage, cette vérité demeure. S’ils s’éloignaient de la sainte lumière par leurs sauvages ambitions, les guerriers du Vinderrhin chérissaient toujours un semblant d’honneur. C’est celui-ci qui fit en sorte que, lorsque je me présentai aux portes de la cité d’Yr en exigeant un duel à mort, on m’escorta jusqu’au chef de guerre ennemi. Dans les yeux de mes hôtes, je perçus le respect et la dérision ; à quoi pouvait bien aspirer un simple soldat comme moi? Que j’emporte ce duel, on me transpercerait néanmoins de mille flèches. Que j’échoue à ma tâche, je périrais au milieu des rangs des blasphémateurs. Mais à quel autre forfait aurais-je pu prétendre? Par-delà la mort, il me fallait regagner mon honneur par la démonstration de la puissance du dieu.

À mon arrivée au palais d’Yr, l’usurpateur occupait le trône d’Ébène. Il se redressa vivement et me toisa de ses yeux de givre. Me dépassant en hauteur de deux têtes, il me fallut lever les yeux afin de me détourner de son poitrail aussi large que celui d’un taureau. Il m’étudia minutieusement, s’attardant sur mes occultes équipements. Il hocha du chef en signe d’approbation puis agrippa un immense labrys –une abominable hache à deux tranchants- qu’il déposait à la droite de son siège. Dans son dialecte étranger, il s’adressa à la cour présente et, me pointant de son arme, m’interpella en notre propre langue : « Audacieux serviteur de l’Ébène, je suis Ovindyr, fils d’Oviniar des Hautes Glaces. Je suis fils de géant et mon règne s’étend partout où mon œil se porte. Du haut de vos célestaires, sache que le géant voit loin ».

Sur ces paroles, il se rua sur moi, sa hache acérée fendant les airs avec une agilité déconcertante. J’esquivai ses assauts une, deux, dix fois quand, enfin, j’échappai Vicérar et brandis mon pavois chimérique. Dès que l’arme gigantesque percuta le bouclier, elle éclata dans un bruit assourdissant. Néanmoins, le coup m’avait fait perdre l’équilibre et je m’affalai de tout mon long sur le sol de marbre noir de la salle royale. Ovindyr fils d’Oviniar, désormais privé de sa hache, déposa calmement son pied massif sur mon torse. À défaut de me priver de ma tête, il allait cruellement me broyer les côtes. Instinctivement, je parvins à saisir mon poignard d’ombre et, après une dégaine prompte, je l’enfonçai profondément dans son mollet tendu. Immédiatement, il s’effondra à ma droite, libérant ma poitrine de son poids écrasant. Je me redressai prestement et jugeai de nouveau mon adversaire agonisant. Ainsi écroulé, je ne pus qu’éprouver pour lui une certaine pitié. Or, ma quête m’intimait de maintenir un cœur ferme. Je déposai donc l’écaille d’ombres, saisit Vicérar et, d’un geste vif, transperçai le cœur du Nordien.

Au milieu de la salle du trône, un silence absolu planait. Le dernier géant s’était endormi à jamais.

VIII- La charge des eaux

Gorgée du sang de sa proie, Vicérar scintillait d’une lueur rosée. À chaque goutte écarlate qui heurtait le sol, le murmure des vagues de la baie d’Ambroise semblait s’intensifier à l’intérieur de la salle du trône. Quand toute la vitalité de l’ennemi se fut écoulée de la lance divine, un vrombissement retentit dans la cité d’Yr. Je suivis alors les pas des spectateurs du duel qui, reprenant conscience de leur situation, quittaient avec hâte le palais où avait été faite justice. Pour une raison qui m’était inconnue alors, la panique s’était emparée de l’armée d’occupation et nul ne s’objecta à ce que je déambule dans les rues d’Yr. Je dirigeai mes pas vers le beffroi du célestaire, la plus haute tour de l’île.

Tout autour de la parcelle de terre royale, la baie d’Ambroise se déchaînait sans pitié. Sous des vagues hautes comme dix hommes, les galères du Vinderrhin craquaient, se fendaient et sombraient. Les marins à leur bord, aussi bons nageurs fussent-ils, hurlaient leur désespoir alors que les eaux emplissaient leurs poumons. La tempête du Céleste dura six heures. Au terme de celles-ci, l’impitoyable flotte d’invasion s’était désintégrée, ne laissant que débris et immondices.

Aux survivants du châtiment divin, j’ordonnai le départ : « Votre suzerain a rejoint ses ancêtres, vos navires pourrissent dans les abysses et vos marins nourrissent les poissons. Convoquées par le Céleste, les bannières du royaume flotteront bientôt ici. Rassemblez les vaincus, réparez un navire et reprenez la mer. Rapportez aux vôtres laissés derrière le récit du Purificateur. Jamais il n’est trop tard pour chercher rédemption. »

Le surlendemain, l’ultime vaisseau du Vinderrhin hissa ses voiles et s’évanouit sur la mer blanche.

IX- Le second bataillon

Après le départ de l’ennemi, une vaste armée menée par le prince Élémas débarqua sur l’île d’Yr. Croyant y débusquer un adversaire farouche, ils découvrirent plutôt un homme seul polissant la pointe d’une lance aussi blanche que neige. La nouvelle de ma quête sainte parvint aux oreilles des soldats, puis des seigneurs et du prince. Les premiers m’offrirent gloire, honneurs et chants. Je refusai leurs présents, mon bras et ma volonté n’ayant trouvé leur force que par l’appui du Céleste. Les seconds me proposèrent terres et noblesse en Laure, Felbourg et Avhor. Je refusais, ne souhaitant guère priver une seigneurie d’un intendant plus apte que moi. Le troisième m’offrit mille hommes à mener dans un second bataillon sacré. Je refusai, obtenant toutefois du suzerain la promesse qu’il aménage de nouveau, selon la tradition du Roi, sa demeure dans la cité d’Yr. Je quittai l’île alors que des nuées d’humbles Ébénois regagnaient les landes dont ils avaient été dépouillés quelques mois auparavant.

Ma tâche étant terminée, je remis au Dieu les armes qu’il m’avait confiées. À l’Ouest, dans les entrailles d’un chêne ancestral de la Forêt d’Ébène, je dissimulai mon bouclier afin qu’il nous préserve des périls de l’obscurité. À l’Est, au centre d’une falaise infinie où se brisait la furie de la Vaste-Mer, je plantai mon poignard afin qu’il fende et anéantisse les ambitions vicieuses des étrangers. Au centre du royaume, dans une caverne de calcaire blanc, je déposai Vicérar afin que dans les profondeurs comme dans les cieux rayonne la lumière du Céleste.

Avant de me retirer là où je pourrai honorer le Très Haut comme il se doit, je pose ces ultimes mots sur le papier. Tout enfant du Céleste porte sa grâce. Toute grâce, si elle est nourrie d’idéaux, de principes et de vertus, s’épanouira en une puissance fabuleuse bénie du Dieu. Tout fidèle peut se faire paladin, pour autant que ces mots se répercutent en son âme et guident ses actes.

X- Les vœux du paladin

« Face aux ombres, dos au dieu, voici mon serment. Que ce qui fut, est et sera en soit témoin.

Au prix du sang, je serai le heaume que porte l’innocent.
Peu importe les passions, je ne prendrai ni épouse, ni époux et ne mettrai en ce monde nul enfant. Peu importe mes aïeuls, je ferai du Céleste et de son peuple ma seule famille, de sa création mon seul fief.
Peu importe les terreurs, ma parole sera unique et sans appel.

Au prix du sang, je serai l’étendard que suivra le fidèle.
Tel le phare perçant les brumes, je guiderai les égarés vers leur foyer.
Tel l’astre émerveillant l’enfant, je redonnerai leur dignité aux déchus.
Tel le berger rameutant son troupeau, j’assisterai le pèlerin vers l’autel.

Au prix du sang, je serai la lance que craindront les impies.
Jusqu’à mon dernier souffle, je me dresserai devant l’injustice.
Jusqu’à ma dernière force, je pourfendrai le Mal et ses engeances.
Jusqu’à ma dernière larme, je pleurerai les victimes de l’infamie.

De cet instant jusqu’à mon dernier, je fais mien ce serment. »