La Légende de Waldemir le Damné

Un guerrier nommé Waldemir, voulant prouver sa valeur dans tout le Royaume, décida un jour de partir dans la Forêt d’Ébène. Il ne savait pas encore à quels tourments il allait faire face, puisque la Forêt d’Ébène est un lieu de ténèbres même pour les plus valeureux d’entre nous. La Forêt d’Ébène était beaucoup plus vaste à l’époque qu’elle ne l’est aujourd’hui; de ce fait, Waldemir se trouva rapidement entouré d’arbres touffus au travers desquels il avait de la difficulté à voir à plus d’un pied devant lui. Il entendit des cris stridents derrière et ne put reconnaître s’il s’agissait d’un cerf ou d’une autre créature. Il avança tout de même sur le sentier qui se trouvait devant. L’air était lourd et Waldemir avançait avec difficulté, car la lumière traversait péniblement la cime des arbres. Il continua comme cela pendant plusieurs lieues avant d’entendre de nouveau les cris qu’il avait entendus plus tôt, mais cette fois-ci, ils étaient beaucoup plus près.

Sortant son épée et levant à la hauteur de son torse son écu de fer armorié aux couleurs de sa famille, il eut à peine le temps de se retourner que plusieurs Macassars lui sautèrent dessus. Ces créatures, qui peuplent la Forêt d’Ébène depuis ce que l’on suppose être la nuit des temps, sont très féroces et leur aspect sauvage, mêlant animal et humain, pourrait faire fuir une armée toute entière. Cependant, Waldemir put jeter par terre un des Macassars et lui planter sa grande épée dans le cœur. Il prit dans son dos sa lance et put la projeter sur un Macassar qui se trouvait non loin. Le cœur de notre guerrier battait la chamade et il tournait sur lui-même comme une bête traquée, croyant que sa dernière heure était arrivée. Les Macassars se lancèrent sur Waldemir et ce dernier se débattit du mieux qu’il put en repoussant quelques fois ses assaillants, qui revenaient toujours plus nombreux et plus agressifs. Après plusieurs heures, ou plusieurs jours – personne ne pourrait le dire – Waldemir tomba face contre terre parmi les cadavres de ses ennemis. Son armure et son écu étaient en lambeaux, car les griffes des Macassars étaient très acérées et pouvaient transpercer les métaux les plus résistants et l’armure la plus épaisse. Croyant sa mort proche, il se coucha sur le sol et repensa à ce qui l’avait poussé à affronter la Forêt d’Ébène.

Il resta dans cette position pendant plusieurs jours, oubliant tout ce qui l’entourait et tremblant de froid, jusqu’à ce qu’un homme encapuchonné le prenne et l’emmène dans sa petite chaumière. Il s’agissait de Swintheldin, un ancien érudit de Corrèse devenu ermite, que tout le monde croyait mort, étant donné qu’il habitait dans la Forêt d’Ébène depuis plusieurs années. Cet ermite guérit les plaies de Waldemir, mais à un certain prix. Swintheldin dû les rouvrir et, dans des hurlements de douleur, Waldemir perdit conscience. Ce dernier ne se réveilla que plusieurs jours plus tard et trouva l’ermite près de l’âtre de la chaumière, lisant un livre écrit dans une langue inconnue. Waldemir voulait remercier cette étrange personne, mais il ne put trouver les mots tant cette situation était hors du commun. Il se leva, salua son sauveur en s’inclinant et lui dit qu’il ne pouvait s’arrêter là maintenant, qu’il se sentait prêt à reprendre son chemin. L’ermite ne put convaincre le jeune guerrier de ne pas repartir, malgré maints avertissements sur les périls qu’il allait affronter. Il en savait définitivement quelque chose. Tout comme Waldemir, Swintheldin avait voulu prouver sa valeur et avait pénétré dans la Forêt d’Ébène dans sa prime jeunesse. Pour tenter de dissuader Waldemir, l’ermite l’emmena non loin derrière sa chaumière afin de lui montrer les restes d’un chevalier. Swintheldin dit à Waldemir que ce chevalier mort au combat était comme lui rempli de courage et d’ambition, mais qu’il échoua tout de même. De ce fait, l’ermite mit en garde Waldemir de ne pas continuer sa quête futile.

Malgré tout, Waldemir reprit sa route à travers la Forêt. Chemin faisant, il entendit la voix de ce qui lui semblait être une femme et le bruit d’un instrument qu’il ne connaissait pas, mais qui était doux à l’oreille. Il se demanda si la Forêt d’Ébène ne lui jouait pas à nouveau des tours et décida de s’approcher silencieusement de la source de la musique. Au fur et à mesure que Waldemir s’en approchait, un doux parfum de fleur embauma l’air. Un parfum qui lui était familier. Lorsqu’il fut assez près, Waldemir aperçut une jeune femme à la voix enchanteresse, adossée sur le tronc d’un grand hêtre, qui jouait de la lyre. La femme, qui se nommait Ludivine, avait de longs cheveux blonds tressés descendant jusqu’au milieu de son dos et des yeux d’un bleu rappelant la mer. Elle invita Waldemir s’approcher et à se joindre à la chanson qu’elle venait d’entamer. Waldemir ne put refuser la demande de la jeune dame, car son cœur lui dictait d’accepter. Unissant leur voix, ils chantèrent pendant plusieurs heures. Waldemir tomba immédiatement amoureux de cette femme énigmatique, avant même de savoir son nom. Il était ensorcelé par cette inconnue et il était convaincu qu’il la connaissait depuis toujours.

Se délectant de divers fruits et d’eau fraîche, ils passèrent plusieurs jours à discuter ensemble. Waldemir ne comprenait pas pourquoi les contes et légendes racontaient que la Forêt d’Ébène était un lieu de ténèbres, puisqu’il se sentait tellement bien au milieu des arbres. Ludivine demanda à Waldemir de rester auprès d’elle pour la protéger et la réconforter, car elle se sentait seule. Elle lui demanda également de lui expliquer pourquoi il avait bravé les périls de la Forêt. Waldemir ne put encore une fois résister à Ludivine et il lui expliqua qu’il voulait montrer sa valeur à son père, puisqu’il était le deuxième fils d’un grand guerrier. Ludivine écouta avec passion les paroles de Waldemir. Après son récit, elle emmena ce dernier se promener dans la Forêt. Waldemir sentit un frisson de peur lui parcourir l’échine à l’idée d’y remettre les pieds, mais acquiesça tout de même. Ils marchaient main dans la main, leurs doigts entrelacés. Ludivine se dirigea tranquillement vers un lac qui se trouvait au milieu de la Forêt d’Ébène. Elle s’y pencha, regarda son reflet dans l’eau et invita Waldemir à faire de même. Les deux regardèrent leur reflet à la surface de l’eau et Waldemir fut surpris de remarquer qu’à la place des jolis traits du visage de Ludivine, il apercevait ceux d’un… corps décharné où les vers avaient fait leur travail. Pris de frayeur, il se frotta les yeux, pensant qu’il divaguait, mais les traits étaient toujours les mêmes. Il fut pris de vertige et se retourna vers sa douce compagne, relevant la tête. Les reflets de l’eau n’avaient pas menti, Ludivine n’était plus une jeune femme aux cheveux blonds et aux yeux bleus, mais un squelette enveloppé d’un manteau noir. Waldemir voulut bouger, mais son corps était figé comme une statue. Il ne comprenait plus rien. Est-ce qu’il fabulait ? Est-ce que tout cela n’était qu’un rêve ? C’est à ce moment que Waldemir comprit que la Forêt d’Ébène avait eu le dessus sur et qu’il errerait sans fin dans cette forêt jusqu’à ce que la vie le quitte. »

(Texte de Jimmy La Manna)