Prologue

Études et voyages furent, toute ma vie durant, les deux maîtres mots de mon existence. De mes méditations dans les voûtes de Fulcieu à Felbourg à mes pérégrinations dans les vaux du Sud, toujours ai-je entretenu l’espoir fugace d’un jour rendre au royaume d’Ébène sa propre histoire. Depuis plus de trois siècles, notre phratrie erre dans l’obscure brume de l’ignorance. Qui sommes-nous? Qui étaient nos ancêtres? Pourquoi sommes-nous sans Roi? C’est lorsque mes pensées furent pour la première fois envahies par ces considérations que je décidai de m’engager sur les routes tortueuses de la connaissance.

Les mots contenus dans les pages qui suivent sont les résultats d’années de recherches scrupuleuses. Du moment où mon maître m’enseigna l’art de la plume au jour présent, je m’affairai à recueillir les récits que les hommes et les femmes, issus de la noblesse ou de la roture, daignèrent me partager. Depuis quatre décennies je m’émerveille devant le quotidien, banal ou non, de ceux qui peuplent nos terres. Il m’étonne toujours de constater que ce royaume qui est le nôtre, pourtant uni sous le regard bienveillant du Céleste, laisse miroiter une myriade d’habitudes, de croyances et d’ambitions. D’Avhor à Corrèse, les cuves de vin font progressivement place aux chevaux impétueux et aux haches affûtées de bûcherons bourrus. Dans cette diversité réside sûrement la source des interminables conflits -simples rancoeurs ou mortelles confrontations- qui parcourent les neuf palatinats. Par conséquent, ne cherchez pas la vérité divine, absolue et inaltérable dans les chapitres que je vous offre. La seule vérité que je puis vous transmettre, c’est celle de notre bon peuple, avec ses omissions, ses couleurs et ses biais. Mais cela doit-il nécessairement être perçu comme une faiblesse? Après tout, le royaume d’Ébène n’est-il pas ce que nous en faisons?

Lecteurs assoiffés du doux nectar qu’est le savoir, je vous invite à vous imbiber de la sagesse de cette encyclopédie. Alors que vous en parcourrez le contenu, je poursuivrai ma propre quête. Bien que ce havre de paix qu’est le séminaire d’Omria soit pour moi un gage de quiétude et de sérénité, je ne peux m’empêcher de le quitter pour sillonner par monts et par vaux cette contrée qui m’a vu naître. Ce recueil n’est donc guère achevé, nobles compagnons de l’érudition ; il grandit au rythme des exploits de ceux qui forgent notre avenir et au gré des découvertes des preux qui dépoussièrent le passé.

Élodius Vermert,
Magister du Séminaire d’Omria
Quatre-vingt-quatrième jour du 321e été de l’ère royale