VI- L’ère royale

L’avènement du Prophète au trône royal correspondit avec la création du royaume d’Ébène. C’est le Roi qui décida de la dénomination du nouvel état, sans toutefois attribuer de nom à sa propre personne. Selon lui, en conservant constamment à l’esprit les horreurs issues de la forêt d’Ébène et la nécessaire humilité de l’Homme face au Céleste, le peuple n’oublierait jamais que sa propre impiété avait été la cause du Sang’Noir. Effectivement, quand la famine et la maladie eurent disparu des landes, les malheureux du royaume se mirent en quête d’un bouc émissaire susceptible d’expliquer leurs peines. Les premiers à se présenter au banc des accusés furent les bûcherons de Porte-Chêne, là où le Sang’Noir avait débuté ses ravages. Cependant, alors que des cohortes vengeresses prenaient les routes menant vers le bourg occidental, le Roi interrompit rapidement cette dangereuse inquisition. La source du mal ne pouvait être concrètement sanctionnée car, dans les faits, elle se situait en chacun des sujets du royaume. Le Céleste n’avait guère puni ses créatures ; c’étaient les Hommes qui avaient oublié sa bienveillante lumière, côtoyant du même coup les ombres et les malédictions qu’elles dissimulent. La vengeance, bien que douce au coeur du tourmenté, ne nous aurait éloignés qu’une fois de plus des bienfaits du Céleste. Selon le Roi-prophète, la seule solution à cette haine persistante était de restaurer la gloire du Dieu et de propager ses préceptes aux quatre coins de la nation.

L’édification du royaume d’Ébène concorda donc avec la renaissance religieuse de ses ouailles. Assez étonnamment, le Roi laissa de côté les tâches propres aux monarques traditionnels. Les diplomates du Vinderrhin, les marchands d’Ardaros et les sages de Firmor tentèrent bien d’obtenir audience auprès du suzerain d’Ébène, mais sa position tranchait par rapport à celle de ses interlocuteurs : les infidèles devaient être repoussés et le royaume devait assurer la piété de ses sujets. Pour ce faire, le Prophète entama d’abord la construction d’une sainte capitale sur l’île d’Yr, au centre de la baie d’Ambroise. La faible population résidant sur l’île et l’absence d’infrastructures ne facilitèrent pas les travaux, mais pendant les vingt années qu’allait durer le projet, le roi ne démordit jamais de son choix. D’ailleurs, rares furent les audacieux qui remirent celui-ci en question. Non seulement était-ce là le meilleur moyen de ne pas heurter les susceptibilités des seigneurs du royaume -nul ne détenait officiellement la propriété de l’île d’Yr-, mais n’importe quel géographe savait qu’en contrôlant cette petite parcelle de terre, le régent s’assurait un droit de regard sur l’ensemble des activités commerciales de la Laurelanne, principal affluent du royaume. Plus encore, cela lui offrait un avantage sur la cité de Gué-du-Roi, dont la force économique et militaire dépassait largement celle des autres cités à l’époque.

Pendant que l’on pavait les rues, que l’on élevait des célestaires religieux et que l’on ceinturait la cité d’Yr d’épaisses fortifications, le monarque s’assura de l’unité de la foi célésienne. De son vivant, il suggéra à trois de ses proches disciples de rédiger une bible en l’honneur du Céleste. Sans attendre, Gaspard l’Ancien, Aurèle d’Avhor et la Sereine Adrianna compilèrent les témoignages de leurs expériences. Ensemble, ils devaient jeter les fondations du Recueil des Témoins, livre saint des Célésiens. Après la mort du Prophète et sous l’approbation unanime des religieux du royaume, plusieurs autres témoignages rejoignirent le trio initial du Recueil. Par conséquent, nous pourrions affirmer que le divin tome ne fut jamais véritablement achevé et que, au fur et à mesure que le Dieu nous gratifie de son illumination, la pierre d’assise de notre foi évolue.

Par la suite, il devint urgent de lier fermement le pouvoir politique à la foi émergente. Jusqu’alors, rien ne justifiait qu’une famille plutôt qu’une autre soit à la tête d’une cité. Des arguments historiques ou stratégiques pouvaient évidemment expliquer la position désirable de certains individus, mais rien ne garantissait la pérennité de cette situation. Avant longtemps, des querelles de succession se déclareraient et le royaume serait déchiré par des guerres civiles. Déjà, les Aerann de Fel -devenu Felbourg- cherchaient à reprendre les rênes de la cité qu’ils avaient abandonnée lors de la Longue Année, prétention à laquelle s’opposaient les nouveaux dirigeants Lobillard. Afin de prévenir un éventuel conflit ouvert, le Roi-prophète orchestra à la neuvième année de son règne le Premier Sacre d’Ébène. Lors de cette cérémonie historique, les sept seigneurs les plus influents du royaume reçurent, par l’entremise du roi et de sa cour pieuse, la bénédiction officielle du Céleste. Désormais, les puissants pouvaient se targuer d’être les paladins du Dieu, ses fidèles généraux chargés de guider Célès vers l’ultime pureté. Évidemment, cette approbation divine ne vint pas sans avantage terrestre ; de simples seigneurs régionaux, les seigneurs-paladins passèrent à de véritables ducs assermentés. Sous l’égide du Roi-prophète, le royaume d’Ébène était maintenant divisé en sept grandes seigneuries (en plus de l’île d’Yr).

Ces prodiges ne sont que quelques manifestations de l’incroyable ferveur qui caractérisa le règne du Roi-prophète. Ce dernier s’éteignit à la vingt-cinquième année de notre ère. Après une longue procession mortuaire sur la Laurelanne, son corps fut hissé jusqu’au sommet de la Main céleste dans les monts Namori où il fut porté sur un bûcher funéraire. Ce sont finalement les vents du Sud qui emportèrent ses cendres dans les cieux du royaume qu’il avait sauvé quelques années auparavant.

 

(Section suivante : Le prince et les palatins)