II- L’illumination

Malgré tous les efforts du Lumineux pour assurer la pérennité de Célès, les engeances que l’Innommable avait produites avant son apparition ne pouvaient être contrôlées. Bien sûr, la majeure partie des animaux, végétaux et énergies naturelles ne représentaient aucun danger. Toutefois, les arts mystiques maîtrisés par les races conscientes constituaient des écueils de la création et ne pouvaient être tolérés par le Lumineux. Malheureusement, en dépit de ses efforts sincères et bienveillants, ce dernier ne parvenait pas à démontrer à l’Innommable la futilité des exploits obtenus par l’utilisation de la magie. C’est donc l’âme en peine et l’esprit tourmenté que le Lumineux décida de sauver Célès à sa façon.

Profitant de la confiance que lui prêtait l’Innommable, le Lumineux enferma le père de toute chose dans une cage scintillant d’une sublime lumière. Alors que l’être de ténèbres le questionnait sur ses intentions, le Lumineux l’enchaîna à l’aide de rayons du Soleil. Lorsqu’il eut achevé sa triste besogne, le Lumineux annonça sans joie à l’Enchaîné -tel était son nouveau nom- que, dorénavant, nulle ombre ne devait plus quitter son gouffre sans d’abord être filtrée par les échancrures de la prison immaculée ; le Lumineux aurait droit de regard sur toute nouvelle création de l’Enchaîné. Pour le bien de sa création, le premier être devait accepter de soumettre ses pulsions erratiques à la structurante rationalité du Lumineux. Évidemment, ce marché imposé déplut à l’être sombre qui, depuis ce jour, cherche à briser ses liens et multiplie les ombres nouvelles. Heureusement, les liens de l’Enchaîné sont puissants et nulles ténèbres n’atteignent notre monde sans d’abord être assujetties à la volonté du Lumineux.

Après cette difficile épreuve, le Lumineux surgit du gouffre obscur de l’Enchaîné et, dans un mouvement inéluctable, projeta un éclair flamboyant qui dissipa la magie des premières races. En un instant, Célès toute entière baigna dans une lumière absolue qui altéra ses fondements. Dans un second mouvement, le Lumineux sema aux quatre vents une nouvelle créature -l’Homme- et lui fit don de l’ambition, de l’amour-propre et, surtout, du libre-arbitre. Il commanda aux Hommes, en guise de remerciement à son endroit, de voyager sur Célès, de la peupler et d’y édifier des nations où la prospérité et la paix perdureraient pour des millénaires. Finalement, dans un troisième mouvement, le Lumineux s’éleva dans l’azur et devînt le Céleste.

Ingénieux et portés par un appétit vorace pour les conquêtes, les Hommes changèrent le visage de Célès. Les autres races, privées de leurs pouvoirs mystiques, ne surent comment jongler avec ces nouveaux venus qui, contrairement à elles, n’avaient aucune considération pour l’Enchaîné. Même si jamais l’humanité ne manipula la magie, elle découvrit rapidement comment forger le fer, dompter les mers et faire fructifier la terre. Lorsque les premières races durent faire face à celle-ci, elles découvrirent que la faiblesse naturelle des derniers-nés était largement compensée par leur audacieuse aptitude à s’approprier leur environnement. Inévitablement, les premières rencontres dégénérèrent et entraînèrent le monde dans une ère de guerres et de massacres.

Bien que nous n’ayons aucune certitude à ce sujet, les premiers hommes ayant foulé le sol de notre territoire provenaient de lointaines contrées. Trois invasions permirent la colonisation définitive de nos terres et l’éradication des enfants de l’Enchaîné. Tout d’abord, originaires des immenses plaines s’étendant au sud des monts Namori, arrivèrent les Enfants d’Arianne. Sous les ordres de leur matriarche, ils traversèrent les montagnes sauvages et déclenchèrent les hostilités contre les Hauts-Sorciers. Ces derniers, dépouillés de leur magie des vents, ne présentèrent qu’une résistance symbolique et furent brutalement écrasés. Selon les chants d’Édarianne, fille de la matriarche, les vainqueurs allèrent, au nom du Céleste, jusqu’à jeter leurs prisonniers du haut du sommet le plus élevé. Ce pic rocheux fut alors surnommé “la Main céleste”. C’est d’ailleurs en ce lieu que fut édifiée, lors de l’ère royale, la cité de Haut-Dôme. On raconte que, lorsque les vents se font violents, on peut y entendre les hurlements des condamnés chutant vers leur fin.

Quand les Enfants d’Arianne descendirent des montagnes après leur pieuse victoire contre les Hauts-Sorciers, ils se heurtèrent immédiatement aux Macassars de la forêt d’Ébène. À cette époque, cette sombre mer végétale couvrait l’entièreté de nos terres et tenait lieu de territoire pour la race à la peau terne. Contrairement au peuple des montagnes dont la survie dépendait entièrement de son art mystique, les protecteurs sylvestres pouvaient trouver dans l’hostilité des forêts une alliée de taille. Les guerres que se vouèrent les Hommes et ces êtres s’éternisèrent donc, emportant avec elles d’innombrables vies. Ce n’est qu’au fil des siècles que la race sylvestre recula, ne pouvant résister aux descendants d’Arianne qui décimaient par le feu ou par la hache la forêt elle-même. Les Enfants d’Arianne ne cessèrent leur avancée au Nord que lorsqu’ils furent à proximité de l’Augivre, fleuve traversant le royaume d’Ébène en son centre. À l’Ouest, c’est la communauté de Porte-Chêne qui marqua la limite de leur territoire.

Alors que les Hommes du Sud menaient péniblement leur seconde guerre, des marins firent leur apparition au large des plages orientales. N’ayant aucune filiation avec les Ardarosiens, ils ne révélèrent jamais leur origine véritable, se contentant de se présenter comme les « Mérillons ». Dès leur arrivée, ils s’approprièrent l’actuelle lagune de Salvar et en bannirent les Néréides qui y nichaient. Nous n’avons que peu de traces des affrontements qui suivirent en ce lieu, mais les comédiens d’Avhor se plaisent encore à mettre en scène la « Tragédie d’Orée », prestation théâtrale dans laquelle les légendaires Néréides quittent volontairement leur lagune suite au décès bouleversant d’un enfant innocent. La fin des hostilités entre Mérillons et Néréides permit aux envahisseurs d’étendre leur hégémonie vers l’Ouest pour fonder, entre autres, la ville de Vêpre. Tout comme les Enfants d’Arianne, ils entreprirent par la suite de repousser leurs frontières aux dépens des Macassars et de leurs forêts. Ils ne s’arrêtèrent qu’à la vue des eaux tonitruantes de la Laurelanne et de l’Augivre.

Plusieurs années plus tard, les hommes du Nord apparurent sur les berges de l’actuelle Felbourg. Se présentant simplement comme le peuple de Vindh, ils s’approprièrent sans vergogne les régions s’étendant entre les Crocs au Nord et les fleuves centraux. Contrairement à leurs prédécesseurs, ils ne rencontrèrent qu’une faible résistance de la part des gardiens de la forêt d’Ébène -ceux-ci ayant déjà été affaiblis par des siècles de conflit- et s’imposèrent comme de redoutables négociants et guerriers. Si leurs hameaux ne laissaient entrevoir que des regroupements de barbares brutaux, leurs foires marchandes furent rapidement reconnues comme de hauts lieux de commerce et d’échange. Tel fut d’ailleurs le cas des foires de Fel et de Vaer qui allaient respectivement croître pour prendre les noms de Felbourg et de Gué-du-Roi.

Nous ignorons la durée exacte de cette belliqueuse colonisation, même si tout porte à croire qu’elle s’étala sur des milliers d’années. Effectivement, à l’exception de quelques chants, poèmes ou textes du Recueil des Témoins, rien ne nous est parvenu de cette époque. De plus, lorsque survint le Sang’Noir, les Hommes, ayant oublié l’existence de leur créateur, avaient délaissé le Céleste au profit de faux dieux, pour la plupart toujours vénérés dans les contrées étrangères. Néanmoins, Célès était enfin humaine et l’illumination entreprise par le Céleste avait porté ses fruits.

 

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