I- Le Foisonnement

Le récit des temps précédant l’arrivée des hommes sur Célès nous est parvenu essentiellement par l’entremise de deux sources : les chants d’Édarianne et le Recueil des Témoins, plus précisément grâce aux témoignages de Gaspard l’Ancien et d’Aurèle d’Avhor. Heureusement, les concordances entre les deux récits aux origines distinctes laissent croire que nous pouvons y déceler les vestiges d’une vérité primordiale dont nous avons perdu la trace.

Les chants d’Édarianne sont, pour les chevaucheurs de Sarrenhor, des héritages reçus de leurs aïeuls et transmis oralement de père en fils ou de mère en fille, tout dépendant du chant en question. Selon les légendes, ils auraient été déclamés pour la première fois par Édarianne, l’une des matriarches fondatrices du peuple des plaines. La poète, traversant alors les tribulations d’un monde en proie au chaos et au changement, offrit à ses enfants l’histoire de ceux que jamais ils ne pourraient connaître. Elle ouvrit une fenêtre sur les ruines d’un temps révolu qui, encore de nos jours, émerveille ou effraie ceux qui y dirigent leur attention.

Le témoignage d’Aurèle d’Avhor, pour sa part, constitue l’un des trois textes fondateurs du « Recueil des Témoins ». Ayant connu et côtoyé le Roi-Prophète au début de notre ère, Aurèle, originaire des campagnes de Vêpre, consigna dans ce récit les leçons que lui inculqua son divin précepteur. Le « Témoignage des ombres », tel qu’il l’intitula, relate ainsi la création de Célès et l’emprisonnement de l’Enchaîné. Gaspard l’Ancien, quant à lui, grâce à son « Témoignage de l’Avènement », nous offre une vision des origines de l’ère royale. C’est en combinant la sagesse d’Aurèle d’Avhor, de Gaspard l’Ancien et d’Edarianne que nous obtenons un portrait de ce que l’on appelle le “Foisonnement”.

Avant le royaume d’Ébène, avant l’Homme et avant même la création de Célès, reposait dans un abîme infini celui qui jamais ne fut nommé. Drapé d’obscurité et baignant dans les ténèbres les plus opaques, l’Innommable persistait en son existence, se contentant d’engendrer sans fin de nouvelles ombres. Or, les ténèbres, lorsqu’elles sont absolues, font miroiter à celui qui y est plongé des illusions insoupçonnées. Illusions qui, si l’on y prête suffisamment foi, deviennent réalités. C’est dans cette situation bien particulière qu’apparut à l’esprit de l’Innommable le mirage de Célès, terres et mers de magnificences et de diversités.

Pris d’un amour soudain et irrépressible envers cette création -sa création-, l’Innommable se résolut à la faire croître indéfiniment. De son gouffre sans fond, il multiplia alors ses créatures sans se soucier de préserver la subtilité initiale de son illusion. Et de fait, l’avidité d’un coeur en mal de l’objet de son désir étant bien mauvaise conseillère, il engendra successivement les plus magnifiques prestiges et les pires horreurs : la brise d’été se perdit dans l’ouragan, le feuillage verdoyant du chêne demeura inconnu au troglodyte des cavernes et la fragile fleur d’été fut fauchée par des grêles impromptues. La jalousie de l’Innommable était sans borne, autant dans ses réussites que dans ses échecs.

Alors survint l’imprévisible. De la rencontre des consciences qui naquirent des ombres jaillit une nouvelle illusion propre aux créatures plongées dans l’obscurité : le rêve d’une lueur, faible mais perçante, déchirant le voile sombre. D’un brasillement hésitant présent seulement dans l’esprit des vivants, cette lueur gagna en intensité et en réalité et se fit scintillement. Lorsqu’elle devint enfin illumination, elle vînt à l’existence sous le nom du Lumineux et entreprit de façonner les ténèbres qui l’environnaient. Son espoir était simple et pur : séparer les ombres, les nommer et les embellir en l’honneur de son ultime créateur, l’Innommable. Cette période fut connue comme le Foisonnement, car de l’oeuvre du Lumineux combinée à l’ambition dévorante de l’Innommable surgit une fabuleuse diversité d’êtres, vivants ou non.

En ce temps, alors que nul homme ne foulait son sol, Célès était partagée entre quatre peuples désormais éteints. Chacun, à sa façon, parvenait à altérer les éléments fondamentaux à l’aide d’une magie aussi redoutable que mystérieuse. Dans les sommets des monts Namori, les Hauts-Sorciers maîtrisaient les vents et projetaient sur terres et sur mers des tempêtes aux proportions inouïes. Dans les mers de glace et d’émeraude, les Néréides pourchassaient les abominations des profondeurs et invoquaient des tsunamis qui engloutissaient des îles entières. Dans les forêts denses et sauvages, les Macassars communiaient avec la faune et la flore afin de contraindre les visiteurs inopportuns à éviter leurs territoires. Enfin, dans les dédales naturels s’enfonçant loin en dessous des racines des montagnes, les Gardes-Feu cultivaient des brasiers qui, sans avertissement, consumaient les entrailles de ce monde en y faisant déferler des rivières incandescentes. Ces quatre civilisations, parmi tant d’autres qui périrent sans laisser de trace, se vouèrent à d’innombrables guerres, non par désir de conquête ou par soif de pouvoir, mais dans l’espoir d’émerveiller l’Innommable par leurs prouesses.

Des millénaires durant, Célès menaça ainsi de s’écrouler sous les coups de la magie originelle et des ambitions insatiables de son créateur. Seule l’intervention du Lumineux parmi les ombres prévenait l’émergence de nouvelles horreurs ou de puissances destructrices. C’est sa main qui mit un terme au Foisonnement.

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