III- L’Avant

L’extinction des créatures de l’Enchaîné sur Célès laissa à l’être humain une violente angoisse. Depuis sa naissance, l’humanité se projetait vers le futur dans un élan belliqueux. Hauts-Sorciers, Macassars, Néréides et autres races inconnues avaient monopolisé son attention, de sorte que la plus jeune des espèces ne connaissait rien d’autre que la sauvagerie. Sans ennemi à combattre, qu’allait-il advenir des traditions martiales? Où germeraient les exploits guerriers? L’éventualité d’un monde de paix pointant à l’horizon, certains ressentirent l’urgent besoin de s’exprimer par les armes. Avant même que les corps inanimés des derniers Macassars ne soient refroidis, les premiers clans se divisèrent en une pléthore de tribus organisées autour de héros des temps passés. Obnubilés par leur soif de sang, les Enfants d’Arianne, les Mérillons et le peuple de Vindh oublièrent leurs origines et s’entre-déchirèrent.

Face à un ennemi de même sang et, par conséquent, indiscernable, les clans adoptèrent des effigies et des blasons susceptibles de révéler leur appartenance. Désormais, les lointaines ascendances communes des aïeuls ne revêtaient plus qu’une importance modérée. La porte rouge des Paurroi, le lys doré des Mond et la vigne sombre des Vhorili devenaient, entre autres symboles, les points de ralliement des hommes. Avec le temps, les porteurs de ces armoiries se retrouvèrent au centre de récits fabuleux suggérant la noblesse de leur sang et la pureté de leur lignée. Forts de cette ferveur à leur endroit, ces nobles chefs exigèrent de leurs plus fidèles alliés des serments sacrés, promesses qui engendrèrent les premiers liens de vassalité de nos terres. Seigneurs et hommes-liges approfondirent ainsi leurs relations et, au fil des siècles, des seigneuries s’organisèrent et se civilisèrent.

Le cours naturel des affrontements hissa huit lignées au sommet de la noblesse. Celles-ci se déclinaient ainsi :

I- Les Paurroi de Porte-Chêne, ayant pour armes la porte écarlate et pour devise “Nous tenons”.

II- Les Mond de Lys-d’Or, ayant pour armes le lys doré et pour devise “Jusqu’à l’horizon”.

III- Les Vhorili de Vêpre, ayant pour armes la vigne indigo et pour devise “Sans attendre”.

IV- Les Mérivar de Salvar, ayant pour armes la perle noire en coquillage et pour devise “Sur et par les flots”.

V- Les Torrense de Casteval, ayant pour armes la citadelle entre deux monts et pour devise “Vers les cieux”.

VI- Les Fryngan de Cassel, ayant pour armes le boeuf noir et pour devise “Forts et libres”.

VII- Les Torrig de Vaer, ayant pour armes la croix d’azur et pour devise “Par nous, pour nous”.

VIII- Les Aerann de Fel, ayant pour armes la galère blanche et pour devise “Au-delà des glaces”.

Sous ces noms prestigieux se rassemblèrent les hommes, faisant croître considérablement leur richesse et leur pouvoir. Bien que leur soif de conquête ne diminua guère, les lubies guerrières des chefs de clan s’amenuisèrent. Naquit alors une nouvelle tradition qui, encore à ce jour, permet de satisfaire les instincts querelleurs de la roture et des nobliaux. Le tournoi, événement festif où les joutes, les mêlées et les épreuves d’habiletés se côtoient allègrement, fut naturellement adopté par l’ensemble des familles des terres. De cette façon, à moindre risque de trépas, les vaillants combattants pouvaient démontrer la vivacité de leur lame. Afin de garantir la bonne tenue des célébrations, il devint coutume de débuter chaque rencontre par l’ouverture d’un tonneau de vin. Il était dit que, du moment où la première goutte de vin touchait les lèvres d’un convive, le Céleste lui-même -ou les dieux, pour les païens de l’époque- veillait sur l’assemblée. Dès lors, nul ne pouvait plus s’en prendre à autrui, la punition pour une telle fourberie étant au-delà des fantaisies humaines les plus sadiques.

Un seul récit fait état d’un bris du « pacte du vin ». On raconte que, lors d’un banquet tenu en l’honneur de sa fille, un seigneur Torrense de Casteval fit ébouillanter à l’huile chaude en plein repas une délégation de représentants des Mérivar de Salvar. Alors que ces derniers leur prêtaient leur entière confiance, les Torrense trahirent donc le pacte du vin et blasphémèrent contre le Céleste et l’humanité. La rumeur de cette félonie se propagea promptement dans les rues de Salvar et, en l’espace de quelques semaines, une coalition d’armées en provenance des quatre coins des terres se dressait devant les murs de Casteval. Cependant, le Céleste avait déjà jeté son dévolu sur les damnés de la ville ; la peste rouge avait frappé de plein fouet les serfs et les vassaux des Torrense, laissant dans son sillage un cortège macabre. Les seuls qui survécurent au fléau et allèrent s’établir à l’Ouest furent ceux qui fuirent le château lors du banquet dans l’espoir d’obtenir le pardon du Céleste. La preuve était faite que les liens sacrés du pacte du vin ne pouvaient être rompus sans conséquence. Nul ne devait plus prononcer le nom des Torrense avant des siècles.

En somme, par les tournois et les guerres, les banquets et les traditions, les puissantes lignées se partagèrent nos terres. Si cette ère de relative stabilité devait durer des millénaires, elle prit abruptement fin à la première année de l’ère royale lorsque surgit de la forêt d’Ébène l’ultime fléau : le Sang’Noir.

 

(Section suivante : Le Sang’Noir)