IV- Le Sang’Noir

Étonnamment, le récit des premiers jours du Sang’Noir nous est parvenu avec nombre de détails. Selon les textes, le mal naquit sur la ferme d’un dénommé Andaron Canterre. Le fermier Canterre était l’un des quelques courageux colons travaillant la terre à la lisière de la forêt d’Ébène, à l’ouest de Porte-Chêne. Établi en ce lieu avec sa femme Amélia Ostroi et ses cinq enfants, il menait une vie de serf humble et honnête. Par un matin d’automne des plus ordinaires, la garde de Porte-Chêne rendit une visite à la famille Canterre. Les protecteurs des Paurroi ne sortaient que rarement de leur bourg, mais ceux-ci avaient été informés par plusieurs proches du cultivateur qu’Andaron s’isolait de plus en plus et manifestait un comportement des plus suspects. Ce qui s’annonçait comme une simple visite de courtoisie se transforma rapidement en cauchemar.

À l’entrée de la ferme de Canterre, accrochés tels des fruits maudits aux branches massives des derniers chênes de la propriété, se balançaient au bout de cinq cordes les corps inanimés des enfants du fermier. À la base de l’arbre, la femme du cultivateur était ligotée au large tronc, arborant des sévices aussi horribles qu’indescriptibles. Si nous ne traiterons pas des tortures que la pauvre a pu subir avant sa mort, nous nous contenterons de mentionner que son meurtrier avait inscrit au couteau à maints endroits sur son corps un mot simple et terrible : « Trahison ». C’est à l’intérieur de la chaumière principale que les gardes découvrirent finalement l’assassin les mains imbibées de sang. Avant même qu’ils n’aient pu lui adresser la moindre parole, Canterre se rua, un poignard dégainé, sur les investigateurs et fut rapidement terrassé par les pointes acérées des lances. Lorsque les gardes retirèrent leur fer du corps inanimé du meurtrier, ils furent stupéfaits de remarquer que le sang qui s’en écoulait doucement était d’un noir de jais. Sans même recouvrir le corps d’Andaron ou détacher les cadavres des enfants des arbres, les hommes quittèrent la ferme avec hâte. Les premières victimes du Sang’Noir avaient trépassé.

Au retour des gardes à Porte-Chêne, l’histoire de la défunte femme Ostroi se répandit à une vitesse fulgurante parmi le petit peuple. D’aucuns virent chez le fermier Andaron l’expression d’une obscure détresse dissimulée aux yeux des mortels, tandis que d’autres assurèrent que l’homme avait toujours été porteur de vices et de noirceur. Dans tous les cas, la suite des événements allait rendre ces débats obsolètes. Effectivement, quelques jours après la tragédie de la ferme des Canterre, une vague de violence déferla sur la communauté. D’abord dans les maisons, ensuite dans les rues, les désoeuvrés aussi bien que les mieux nantis invectivaient, brutalisaient puis, ultimement, assassinaient ceux qui étaient autrefois leurs proches. Les portes du château des Paurroi, jusqu’alors ouvertes aux visiteurs et au peuple, furent scellées quand des combats armés entre diverses factions éclatèrent et se soldèrent par la mort de plusieurs hommes-liges des Paurroi. La garde de Porte-Chêne, elle-même accablée par cette folie collective, fut débordée et, en moins d’une semaine, la ville fut en proie au chaos le plus complet. La dernière page de l’ancienne ère se tournait lentement alors que Porte-Chêne laissait derrière elle l’image des rues souillées du sang des innocents…un sang noir de jais.

Peu de temps s’écoula avant que la théorie la plus plausible au sujet des événements de Porte-Chêne ne fasse son apparition : il s’agissait d’une malédiction en provenance des tréfonds de la forêt d’Ébène, là où de terribles puissances rôderaient encore de nos jours. Cependant, la plupart des familles nobles, si elles adhéraient secrètement à cette thèse, soutenaient publiquement qu’elle ne s’appliquait qu’aux habitants de Porte-Chêne et des environs, sources du défrichage le plus récent et, par conséquent, des affronts contre la forêt. Ce fol espoir n’allait guère avoir une longue vie.

Avant que le bourg des Paurroi ne se referme définitivement sur lui-même, des réfugiés apparurent aux frontières des seigneuries voisines. Ne pouvant résister au flot d’exilés qui s’entassaient aux pieds de leurs murs, les villes de Lys d’Or et de Cassel ouvrirent leurs portes et accueillirent les condamnés. Les porteurs du Sang’Noir ne démontrant aucun symptôme visible de leur mal lors des premiers jours de l’infection, il devint impossible de maintenir un contrôle serré sur leurs déplacements. Ainsi, en quelques mois, le mal se propagea dans l’entièreté des terres, des Crocs du Nord aux monts Namori. La seule exception à ce malheur fut la forteresse de Vaer qui, par une cruauté implacable ou une prophétique lucidité, renvoya les mendiants d’où ils venaient ou, pire encore, les cribla de flèches devant ses portes. Cette judicieuse décision allait offrir à Vaer les bases de sa prospérité présente.

Hors de Vaer, ce qui avait à ce moment pris le nom de Sang’Noir fit son apparition. D’abord à Lys d’Or et Cassel, puis à Salvar, Vêpre et Fel, le mal se propagea. Les uns après les autres, les bastions de ces seigneuries fermèrent leurs portes et s’isolèrent dans l’espoir de rétablir l’ordre menacé par les foules enragées. Or, malgré tous les efforts déployés, le Sang’Noir prit de l’ampleur. Partout sur les terres, les enragés au sang d’encre multipliaient les actes barbares, pillant toute forme de richesse, martyrisant les plus vulnérables et violant tout ce qui était sacré. L’humanité basculait vers les ténèbres.

 

(Section suivante : La Longue Année )