Le Haut Pilier

[En résumé]

Les Hommes décèdent et les paroles s’évanouissent dans les corridors du temps. Nous ne pouvons placer notre confiance, notre avenir, notre foi, entre les mains d’une humanité faillible. Nous devons  tirer une leçon des échecs de l’Avant, et cette leçon passe par la plume et le parchemin. Par l’écriture, nous veillons à l’immortalité des saints enseignements. Par le Recueil des Témoins, nous aspirons à l’unité de notre peuple et à la préservation de lumière céleste.
Gaspard l’Ancien, rédacteur du Témoignage de l’Avènement

Grandeur Nature l'Enclave

Les origines

Haut Pilier

Symbole du Haut Pilier

Au lendemain de la rédaction des trois témoignages initiaux composant le saint recueil des Célésiens, le premier disciple du Prophète, Gaspard dit l’Ancien, s’empara du bâton du pèlerin et entreprit de prêcher la bonne parole jusqu’aux confins du royaume. Bien sûr, l’Ordre de l’Illumination étendait déjà ses tentacules dans maints bourgs de la contrée et, par ce fait, stimulait la foi envers le Céleste des sujets de l’Ébène. Toutefois, la congrégation religieuse refusait obstinément de plier ses méthodes au nouveau Recueil des Témoins, ce qui ne pouvait qu’ulcérer les disciples rédacteurs de celui-ci. C’est donc Gaspard l’Ancien qui s’affaira à la laborieuse tâche de nourrir la dévotion envers les écrits commandés par le Roi.

Ce que Gaspard ne soupçonnait guère au premier jour de son pèlerinage, c’est l’ampleur de l’analphabétisme au sein du royaume. Peu éduqués avant l’arrivée du Sang’Noir, les sujets royaux avaient perdu, lors des sombres mois de la Longue Année, la mince érudition qu’ils détenaient. Comment le disciple pouvait-il espérer créer de fidèles lecteurs du Recueil alors qu’il ne disposait que d’ignares incapables de mettre sur papier le nom du Céleste? Dès lors, il fit de l’enseignement de la lecture et de l’écriture les incontournables moyens d’apprentissage du livre saint célésien. À la seizième année de notre ère, Gaspard s’associa les services de deux riches dévots de Gué-du-Roi -Carian le Pieux et Guérolphe le Calme- et instaura graduellement des cercles d’études du Recueil dans les campagnes. Tout en découvrant les secrets du livre religieux, enfants comme adultes purent apprendre à maîtriser l’art du langage écrit. Ainsi se matérialisa le Haut Pilier, la seconde congrégation religieuse de notre Histoire, celle jumelant l’éducation populaire et l’étude du Recueil des Témoins.

Gaspard l’Ancien s’éteignit à la dix-neuvième année de l’ère royale, bien avant d’avoir pu contempler les résultats véritables de ses efforts. Carian le Pieux et Guérolphe le Calme poursuivirent le projet du témoin jusqu’en l’an 38, moment du décès de Guérolphe. Sentant sa propre heure approcher, Carian mit sur pied une structure nationale visant à assurer la pérennité de la congrégation après sa mort. Depuis, le Haut Pilier poursuit ses bonnes œuvres auprès de notre humble peuple, utilisant le Recueil des Témoins comme outil afin d’élever les esprits.

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Les préceptes

Le choix du nom « Haut Pilier » est fort symbolique et permet de comprendre les aspirations fondamentales de la congrégation. Pour les adeptes de l’organisation, le Recueil des Témoins est la source suprême de la vérité du Céleste, le pilier inébranlable qui préservera la foi de l’humanité pour les millénaires à venir. Cette même humanité, de son côté, devra être guidée sur le chemin de l’autonomie afin qu’elle puisse veiller à son propre épanouissement spirituel. Ce ne sont ni les dirigeants des congrégations ni les ecclésiastiques dévoués qui honoreront le Dieu ; c’est au peuple de fidèles, roturiers et nobles confondus, que revient cette tâche. Or, s’il est seul, isolé et ignorant, comment le pauvre malheureux apprendra-t-il les exigences du Céleste? Seul le Recueil des Témoins offre cette opportunité, et seule une juste éducation permet à l’individu de saisir cette chance. Chaque Homme devrait détenir le pouvoir de gravir, par l’érudition, le pilier qu’est le livre saint.

La lecture du Recueil des Témoins, élément central du Haut Pilier

Au-delà de l’éducation populaire, le Haut Pilier prône l’étude de la sagesse des témoignages. La congrégation compte parmi ses rangs une multitude d’exégètes spécialisés dans l’interprétation philologique des textes sacrés. Chaque expression, chaque phrase et chaque mot du Recueil se doit d’être examiné afin qu’en soit tiré l’ensemble des illuminations offertes par le Céleste. Bien sûr, jamais le Prophète ne gratta une seule page du texte à l’aide de sa plume, mais tous les doctes savants de la foi du Haut Pilier s’accordent sur l’idée que les auteurs du Recueil furent inspirés, voire possédés, par la lumière du Dieu. Étudier leurs lignes équivaut donc à percer un peu plus l’infinie pensée du Haut Seigneur.

Cela dit, le Haut Pilier n’est pas qu’éducation et étude. Le Recueil des Témoins n’est pas qu’un livre de Sagesse ; c’est aussi une série de commandements confiée par le Céleste. Dans chacun des témoignages qui le composent, des rites sont explicités, des vertus sont louangées et des interdits sont imposés. Dès qu’un fidèle prend conscience de l’une de ces réalités divines, il a le devoir de s’y conformer. Un ignorant peut toujours clamer sa méconnaissance des lois lorsque vient le temps de justifier ses crimes. Or, du moment que l’ignorant obtient la grâce du savoir, aucun argument légitime ne peut être posé entre lui et son méfait. Ce rigorisme religieux est d’ailleurs un point d’achoppement entre le Haut Pilier et les académies du royaume qui, bien que satisfaites des efforts de la congrégation dans le champ de l’éducation, n’apprécient guère son fanatisme doctrinaire.

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La structure

Décentralisé, le Haut Pilier tire sa légitimité de sa base fervente. Alors que de nombreux Lecteurs côtoient dans les temples et les beffrois la populace souvent moins éduquée des campagnes, des Prêcheurs s’assurent de coordonner les activités régionales de l’organisation en faisant circuler les réflexions philosophiques et les textes d’exégèse conçus par leurs subordonnés. Enfin, chapeautant la congrégation, un Orateur recueille et médite les découvertes de ses protégés. Si celles-ci trouvent un écho suffisamment fort dans la communauté des adeptes, il pourra en soutirer des décrets qui auront dès lors force de loi (l’intégration d’un nouveau témoignage au Recueil des Témoins ou l’application d’un nouveau rite). La nomination des lecteurs et prêcheurs est à la charge de leurs homologues qui, unis en conseil pour l’occasion, décident de leurs futurs collaborateurs. L’orateur, quant à lui, est directement nommé par son prédécesseur de son vivant.

Les quartiers principaux de la congrégation sont, à la 321e année de l’ère royale, aménagés dans le beffroi de Haut-Dôme, capitale du Val-de-Ciel. Effectivement, les derniers étages des tours surélevées des temples célésiens jouent habituellement un rôle d’archives des textes sacrés, ce qui offre au Haut Pilier un lieu propice pour ses activités. L’actuel Orateur et descendant direct de la lignée pieuse de Gaspard l’Ancien est Théodore Perrière, un vieil érudit du bourg valécien de Corgrande, dans les Criffes. Toutefois, si messire Perrière représente le courant modéré le plus répandu du Haut Pilier, des fidèles marginaux et rigoristes –les « Carianistes », issus de la voie de Carian le Pieux- gagnent en puissance depuis quelques années.

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La guerre des deux Couronnes

Le Haut Pilier s’est fortement associé au camp révolutionnaire lors de la guerre des deux Couronnes. Bien que désapprouvant les doléances des Désirants, la congrégation ne pouvait tolérer les mœurs légères du prince Élémas IV. Effectivement, l’homme d’État était connu pour ses nombreuses aventures avec des courtisanes triées sur le volet, son irrespect de la tradition du mariage et, surtout, son mépris flagrant pour la princesse Isabelle, elle-même lectrice du Haut Pilier. Lorsque la princesse déclara l’indépendance de l’est du pays, bon nombre de ses fidèles lui emboîtèrent le pas malgré les réprimandes de l’Orateur Théodore Perrière qui souhaitait préserver la neutralité de la Foi dans le conflit.

Cette sympathie des fidèles pour la Mère du peuple n’était cependant pas un acte de Dieu. Depuis des années, le Cercle des Pèlerins mené par Charles Lobillard s’affairait par des pièces de théâtres religieuses et satyriques à stimuler la ferveur des Célésiens de Felbourg et d’Avhor. Quand la guerre fut déclarée, il lui suffit d’embraser la flamme guerrière de ces zélotes pour les soulever. Tout au long du conflit, ces partisans luttèrent pour le renversement de Lucrecia Filii –jugée corrompue et blasphématrice- et pour la destitution du prince Élémas IV. Pendant quelques années, Charles Lobillard fut même nommé Témoin des Témoins par la princesse Isabelle, en opposition au véritable Témoin des Témoins de la cité d’Yr, Jean Lamontagne. Toutefois, lorsque messire Lobillard trouva la mort avec ses adeptes lors de la Boucherie de l’Orellia, la cause du Haut Pilier reçut une douche froide. Privée de son bras armé du peuple, la congrégation modéra ses ardeurs et se retira du conflit afin de regagner les rangs des partisans neutres de Théodore Perrière.

En 320, le Haut Pilier redécouvrit par contre l’existence de certaines de ses branches les plus rigoristes. La congrégation du Recueil fut en effet connue de tout temps pour sa structure plus ou moins centralisée. Par l’étude du Recueil des Témoins, ces fidèles reconnaissaient la possibilité d’avoir accès au Dieu à sa propre façon. Au fil des siècles, des lecteurs et prêcheurs charismatiques aux interprétations « imaginatives » du livre sacré rassemblèrent autour d’eux des ouailles sujettes à adopter leurs idéaux. La plupart du temps, ces sectes s’éteignirent d’elles-mêmes, ne survivant pas au décès de leur guide. Par contre, un courant particulier refit surface massivement vers la fin de la guerre des deux Couronnes.

Ordre de la Juste Foi

Le « Carianisme », tendance rigoriste, orthodoxe et purificatrice héritée de Carian le Pieux, assistant de Gaspard l’Ancien, gagna en influence lorsque le prince accorda à l’une de ses églises le contrôle du Siège des Témoins. La manœuvre politique, jugée audacieuse par les observateurs, avait un objectif clair : saper l’influence de la princesse Isabelle et la priver de tout un pan des fidèles de sa congrégation. Contrairement aux autres sectes sus mentionnées, le carianisme persiste tel un mouvement de fond au sein du Haut Pilier depuis la seconde moitié du premier siècle de l’ère royale. Pour ses adeptes, le Recueil des Témoins ne se doit pas seulement d’être connu et respecté ; il doit être partagé, voire imposé. Celui se contentant de vivre sa vie spirituelle dans l’isolement n’honore que la moitié de la volonté du Dieu. Le vrai célésien carianiste surveillera ses frères et ses sœurs, les conseillera sur la décision morale à prendre et, si nécessaire, prendra les moyens suffisants pour modifier les comportements fautifs des blasphémateurs. Selon les rumeurs, l’organisation clandestine connue sous le nom du « Verbe » était composée d’adeptes radicaux de cette idéologie. Son dernier chef, Balzème Desfontes, avait réussi à se hisser jusqu’au prestigieux titre de gardien du pacte du vin au palais princier à Yr. Vivant aujourd’hui en résidence surveillée dans les jungles pyristes, il a complètement délaissé la gestion du Verbe (si l’organisation existe encore). Toutefois, le Verbe n’est qu’un exemple extrême du carianisme. La majorité de ses partisans, tels que ceux ayant été nommés au titre de  gestionnaires du Siège des Témoins en 320, savent se montrer rigoureux sans user des méthodes criminelles du Verbe (méthodes jugées d’ailleurs blasphématoires par la plupart des fidèles).

En 322, le Haut Pilier est divisé. Dans le Val-de-Ciel, Théodore Perrière tente de maintenir la voix modérée de la Foi. Toutefois, face à lui, les Carianistes tendent à multiplier les frictions avec les autres congrégations. De ce fait, malgré les bons efforts de l’Orateur, le Haut Pilier semble adopter une position plus ferme face aux déviances spirituelles des Ébénois.